[BOUQUINS] Frank Bill – Mordre La Poussière

Miles Knox est un vétéran du Vietnam qui redoute de perdre son emploi – et avec lui, le lien ténu qui le rattache à une vie stable – pour une bagarre avec un collègue ouvrier. Les traumatismes de la guerre et ses efforts pour contrôler les accès de rage dus à son addiction aux stéroïdes compliquent aussi sa relation avec sa copine, Shelby, une strip-teaseuse au cœur d’or. Du moins est-elle plus douce et généreuse que son frère Wylie, en cavale après son implication dans la mort de deux dealers d’oxycodone. Lorsque Wylie kidnappe Shelby et va se terrer dans le havre de campagne de Miles, la situation menace de déborder l’ancien combattant.

Parce que l’écriture de Frank Bill est d’une redoutable efficacité quand il s’agit de décrire la noirceur de l’âme humaine ou de dénoncer les dérives des États-Unis.

Ça faisait un moment que je guettais la sortie de ce bouquin, publié en 2017, il nous aura fallu attendre presque dix ans pour enfin le découvrir en version française !

Frank Bill m’avait fait forte impression et bien remué les tripes avec son recueil Chiennes De Vie (2013) puis son roman Donnybrook (2014). Il s’est ensuite offert un break bien mérité avant de publier The Savage en 2017… Roman qui ne sera traduit et publié en français qu’en 2026 sous le titre Mordre La Poussière. J’ai du mal à m’expliquer la timidité des maisons d’édition françaises sur ce coup : ce livre est une bombe à retardement littéraire.

Âmes sensibles s’abstenir ! Une fois de plus, Frank Bill nous propose une plongée sans concession dans la noirceur de l’âme humaine. Son écriture au scalpel pointe du doigt les dérives, les compromissions et la corruption qui gangrènent l’Amérique de l’intérieur. Une fois de plus, il vous prend aux tripes pour mieux les vriller sans ménagement. Certains passages – notamment les souvenirs du Vietnam de Miles – sont particulièrement éprouvants. L’auteur ne cherche jamais à magnifier la guerre façon Rambo et consorts ; c’est avec un réalisme saisissant qu’il décrit les ravages du syndrome de stress post-traumatique chez ceux qui en sont revenus.

Même si le roman n’est pas exclusivement centré sur la guerre du Vietnam, le conflit occupe une place prépondérante dans le déroulement de l’intrigue et dans la personnalité de plusieurs personnages. Écrire sur cette guerre était également, pour Frank Bill, une manière de rendre hommage à son père, vétéran du Vietnam.

Le récit s’articule autour de Miles Knox, un vétéran qui approche de la soixantaine. Rongé par un syndrome de stress post-traumatique particulièrement sévère, il est hanté par des souvenirs de guerre qui tournent parfois à l’hallucination. Pour tenter de faire taire ses démons, il s’impose des séances de musculation intensives. Et pour que son corps supporte le rythme infernal qu’il lui inflige, il se gave de stéroïdes. Le mélange entre passé traumatique, produits dopants et alcool n’a évidemment rien d’une solution miracle. Pourtant, Miles n’est pas une pourriture. Malgré ses failles et ses excès, il demeure solidement ancré dans un code d’honneur fondé sur le respect et la loyauté. Malheureusement pour lui, le monde qui l’entoure n’obéit plus à aucun de ces principes.

Sa principale bouée de sauvetage s’appelle Shelby, une strip-teaseuse beaucoup plus jeune que lui, qui représente ce qui se rapproche le plus d’une compagne, même si leur relation est loin d’être un long fleuve tranquille. Shelby pourrait incarner une forme de douceur dans une intrigue qui baigne constamment dans la fange et la violence. Mais entre un frère toxicomane incontrôlable et un père vétéran qui a complètement sombré, elle aussi finira par atteindre son point de rupture.

Le troisième personnage majeur du roman est Nathaniel, un ancien policier désabusé par la corruption ambiante et l’impuissance du système judiciaire. C’est d’ailleurs ce qui le pousse à traquer Wylie, le frère de Shelby, qu’il soupçonne d’avoir assassiné son propre frère et sa belle-sœur, deux trafiquants notoires d’oxycodone. Dans le même temps, il doit assumer son rôle d’oncle et devenir une figure paternelle de substitution pour Shadrack, leur fils, miraculeusement rescapé du massacre.

Tous vont se retrouver embarqués dans une chasse à l’homme où la folie côtoie la violence la plus brutale. La triste réalité balaie impitoyablement les derniers vestiges du rêve américain. Frank Bill préfère plonger ses personnages – et ses lecteurs – dans un cauchemar poisseux, désespéré et profondément glauque.

Je le répète : Mordre La Poussière n’est pas une lecture à mettre entre toutes les mains. C’est un roman brut de décoffrage, souvent éprouvant, parfois dérangeant, mais également un excellent roman noir porté par la prose magistrale de Frank Bill. Une œuvre qui frappe fort, sans jamais chercher à ménager son lecteur.

L’attente aura été longue, mais elle se trouve récompensée bien au-delà des espérances des amateurs du genre.

[BOUQUINS] James Robert Baker – Diables Blancs

Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles.

La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…

En toute honnêteté le choix de ce roman est le fruit du hasard. Je suis tombé dessus en visitant le site de l’éditeur, Monsieur Toussaint Louverture, la couv’ a immédiatement attiré mon regard, le pitch est venu confirmer mon engouement et enfin, cette histoire d’écrivain maudit – l’auteur, pas son personnage – a fini le job.

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer cette chronique par quelques mots sur l’auteur. Puisqu’il s’agit du premier roman de Robert James Baker traduit en français, je doute que beaucoup connaissent son parcours.

Né en 1946 en Californie, Baker est très tôt attiré par les milieux marginaux, avec tout ce que cela implique : consommation excessive de drogues, alcoolisme chronique et autodestruction assumée. Même après son coming out, il continuera à évoluer dans cette spirale addictive qui marquera autant sa vie que son œuvre.

Dès ses premiers romans, publiés entre 1985 et 1988, il attaque frontalement le conservatisme, l’hypocrisie morale et le puritanisme de la société américaine. Une démarche volontairement provocatrice qui lui vaudra rapidement une réputation sulfureuse. C’est toutefois son quatrième roman, Tim and Pete (1993), considéré par certains critiques comme un véritable appel à la haine, qui entraînera sa mise au ban du monde de l’édition. Quant à White Devils (1994) — publié aujourd’hui en français sous le titre Diables Blancs — il ne trouvera finalement refuge que sur le site internet personnel de l’auteur.

Malgré cette ostracisation, Baker continuera à écrire sans jamais faire la moindre concession. Mais l’isolement et le rejet du milieu littéraire finiront par avoir raison de lui : le 5 novembre 1997, il se suicide dans le garage de sa maison de Pacific Palisades. Ses autres romans seront publiés à titre posthume.

Aujourd’hui, Robert James Baker est considéré comme une figure majeure de la contre-culture américaine, et plus particulièrement de ce courant littéraire que l’on qualifie de transgressive fiction.

Je trouve d’ailleurs que le choix des éditions Monsieur Toussaint Louverture de faire découvrir l’auteur au public francophone avec Diables Blancs est particulièrement judicieux. À mes yeux, c’est probablement son roman le moins « américano-américain », et donc le plus accessible pour un lectorat francophone peu familier avec les codes culturels US omniprésents dans ses autres textes.

Le roman prend la forme d’un témoignage — voire d’une confession — enregistré sur sept cassettes audio par Tom Dunbar à destination d’un voisin et ami qui n’est autre que Robert James Baker lui-même. Le récit adopte volontairement une structure chaotique afin de renforcer cette impression de parole brute, enregistrée « à chaud ». Tom s’exprime comme il le ferait face à un interlocuteur réel : il digresse, revient en arrière, précise certains éléments du contexte, se contredit parfois. Ce procédé donne au texte une spontanéité dérangeante et renforce considérablement l’immersion.

Inutile d’être un génie pour comprendre dès les premières pages que le lecteur va être témoin de faits particulièrement sordides — et le moins que l’on puisse dire, c’est que Baker dépasse rapidement toutes les attentes en matière de malaise. Ce qui frappe surtout, c’est la froideur clinique du récit. La narration est totalement dénuée d’empathie ou de regrets, ce qui rend l’ensemble profondément glaçant.

Il faut dire que les deux personnages centraux, Tom Dunbar et son épouse Beth, n’ont absolument rien pour susciter la sympathie. Blasés, narcissiques, méprisants, profondément égoïstes… ils incarnent une bourgeoisie intellectuelle décadente et toxique. Quant à Beth, ses graves troubles psychologiques, qu’elle tente de contrôler à coups de médicaments et de substances diverses, accentuent encore le sentiment de malaise permanent qui traverse le roman. Clairement pas le genre de couple avec qui l’on rêve de partager un repas ou d’aller boire un verre.

Le texte déborde également de références littéraires, musicales et cinématographiques. Il n’est heureusement pas nécessaire de toutes les saisir pour apprécier le roman, mais elles participent pleinement à la personnalité de Tom Dunbar, qui s’en sert souvent comme prétexte pour afficher sa prétendue supériorité intellectuelle et son mépris des autres.

Avec Diables Blancs, Robert James Baker livre un roman aussi fascinant que dérangeant. Une œuvre volontairement provocatrice, parfois profondément inconfortable, mais portée par une écriture d’une intelligence redoutable. L’auteur n’hésite jamais à utiliser un humour extrêmement noir pour renforcer la violence de son propos et pousser le lecteur dans ses retranchements.

Un immense merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture d’avoir eu l’audace de proposer au public francophone un texte aussi singulier. Diables Blancs n’est clairement pas un roman destiné à tout le monde, mais pour les amateurs de littérature transgressive et corrosive, c’est une découverte incontournable qui laisse durablement une sensation amère une fois la dernière page tournée.

Pour information l’éditeur proposera en 2028, une version française du roman Boy Wonder, publié en 1988, une satire acérée de la star factory made in Hollywood.

[BOUQUINS] Pierre Lemaitre – Un Avenir Radieux

« Je viens sauver quelqu’un, se répétait-il, et maintenant qu’il se trouvait à deux heures de Prague, il sentait monter en lui une vive anxiété. »

Une échappée belle de Paris à Prague, d’un studio de radio à des ruelles hostiles, d’un cachot glacé à une académie de billard, d’une école de bonnes sœurs aux bureaux obscurs de la République.

Chacun des Pelletier, à son heure, devra choisir entre son intérêt et son devoir, et pour certains entre la raison du cœur et la raison d’État.

Un dilemme parfois déchirant, sauf pour le chat Joseph, qui lui a choisi depuis longtemps.

Parce que c’est le troisième – et avant dernier – opus de la saga Les Années Glorieuses de Pierre Lemaitre, l’on y suit les pérégrinations de la famille Pelletier. Une famille dont le quotidien est des plus mouvementé.

Ce troisième opus de la tétralogie Les Années Glorieuses de Pierre Lemaitre nous plonge en 1959, à un moment charnière de l’histoire contemporaine. En France, la Cinquième République est mise en place par Charles de Gaulle. Dans le même temps, la guerre d’Algérie s’enlise et fracture profondément la société française. À l’échelle internationale, la guerre froide s’intensifie, exacerbée par la course à l’armement nucléaire. Un contexte tendu qui sert de toile de fond à ce nouveau volet.

Du côté des Pelletier, les bouleversements ne sont pas moins marqués. Louis, l’inébranlable patriarche, voit sa santé vaciller, dans un déni qui pourrait bien lui coûter cher. Colette, profondément ébranlée après une agression, se retrouve désemparée, au point d’envisager un retour chez ses parents – une décision lourde de conséquences pour l’équilibre familial.

Jean, lui, connaît une réussite professionnelle éclatante. Sa chaîne de magasins Dixie est en plein essor, et une nouvelle idée pourrait encore accélérer cette dynamique. Mais il doit composer avec les manigances et la toxicité grandissante de son épouse, Geneviève, dont la cruauté n’a d’égale que la mesquinerie. Une tension qui ravive chez lui ses pulsions les plus sombres.

Hélène poursuit quant à elle une brillante carrière à la radio. Son nouveau projet, donnant la parole aux auditeurs lors d’émissions nocturnes, apporte une dimension plus intime et humaine à son parcours.

François, de son côté, confirme son ascension fulgurante en tant que spécialiste des faits divers, aussi bien dans la presse qu’à la télévision. Mais cette mécanique bien huilée va se gripper lorsqu’un agent du renseignement lui propose une mission sensible à Prague, l’entraînant dans une intrigue aux accents d’espionnage.

Et au milieu de cette agitation, une constante : Joseph, le chat, toujours aussi imperturbable.

Comme à son habitude, Pierre Lemaitre orchestre avec brio les trajectoires croisées des membres de la famille Pelletier. Si tous conservent leur importance, ce troisième volume accorde une place centrale à François, dont l’évolution apporte une dimension nouvelle au récit. Ce choix narratif permet également de mettre davantage en lumière son épouse, Nine. On savait déjà que son apparente fragilité dissimulait une forte personnalité, elle va ici faire preuve d’une détermination sans faille pour soutenir son mari.

Le roman approfondit également certains personnages secondaires, notamment Philippe, le fils de Jean et Geneviève. Le changement brutal d’attitude de sa mère à son égard le fragilise, apportant une nuance psychologique intéressante à son développement.

Quant à Geneviève, elle atteint ici des sommets dans l’odieux. Plus exécrable et méprisable que jamais, elle incarne une antagoniste particulièrement marquante. À ce titre, l’une des dernières scènes du roman procure un plaisir de lecture certain – merci Colette !

Ce nouvel opus offre aussi une immersion fascinante dans les coulisses du renseignement, même si l’auteur prend, comme il le revendique, certaines libertés avec la réalité. Cela n’enlève rien à l’efficacité du récit, bien au contraire.

Avec Un Avenir Radieux, Pierre Lemaitre confirme une fois de plus son immense talent de conteur. Le roman est captivant, rythmé et profondément immersif. Tel un chef d’orchestre, l’auteur dirige ses personnages avec une précision et une maîtrise remarquable.

Une chose est sûre : il me tarde de découvrir le dernier volet de cette tétralogie – ce qui tombe plutôt bien puisqu’il m’attend déjà dans mon Stock à Lire Numérique.

[BOUQUINS] Anonyme (Bourbon Kid) – Noir Comme L’Enfer

Dans la petite ville de Désespoir, trois jeunes femmes ont été kidnappées. La police arrête un suspect. Surprise : son ADN correspond en tout point à celui de Jack l’Éventreur. Avant d’être interrogé, l’homme disparaît mystérieusement. Une seule personne semble en mesure de le retrouver : le Bourbon Kid, le tueur le plus impitoyable que la terre ait jamais porté.

Pendant ce temps, une femme-robot ressemblant trait pour trait à Jasmine, l’ex-prostituée tueuse de démons, commet des vols à main armée dans toute la région. Appelés à la rescousse, les Dead Hunters, vénérable confrérie de chasseurs sanguinaires, entrent dans la danse.

Toutes les pistes les conduisent bientôt vers le mystérieux strip-club d’une ville nommée Ténèbres, où plane l’ombre d’un revenant inattendu : Adolf Hitler himself !

Bourbon Kid, what else ?

D’autant que la quatrième de couv’ nous promet une intrigue encore plus barrée qu’à l’accoutumée.

Ami(e)s lecteurs et lectrices, préparez-vous : ce roman va vous révéler des vérités qu’aucun manuel d’Histoire n’osera jamais raconter. Et pour cause — même les historiens les plus chevronnés ignorent ces révélations explosives ! Imaginez un peu : vous allez enfin découvrir qui se cache derrière le cold case le plus célèbre du monde… Oui, Jack l’Éventreur en personne ! Et si cela ne suffisait pas à piquer votre curiosité, sachez que vous apprendrez aussi toute la vérité sur le suicide d’Hitler, et sur celui d’Eva Braun. Rien que ça.

Vous l’aurez compris : pour ce nouvel opus, notre mystérieux auteur Anonyme, alias le Bourbon Kid, place la barre très haut dans le grand art du portnawak assumé. Et c’est tant mieux, car c’est exactement ce que l’on vient chercher en ouvrant un roman de cette saga : du chaos jubilatoire, de l’action débridée et une bonne dose d’humour noir. Le côté complètement barré est non seulement assumé, mais fièrement revendiqué.

Quel plaisir de retrouver le Bourbon Kid, l’équipe des Dead Hunters au grand complet, Sanchez et Flake en tête, sans oublier Jacko, le gardien du Purgatoire et de l’Enfer, dont le rôle continue de s’étoffer au fil des tomes. L’auteur joue à fond la carte du fan service sans jamais tomber dans la redite : on retrouve le même cocktail explosif d’action (énormément d’action — et non, jamais trop !) et d’humour, qu’il s’agisse de dialogues lunaires ou de situations totalement improbables.

Dans le précédent roman, Kill the Rich, le thème du voyage dans le temps faisait déjà une apparition remarquée. Ici, il devient le cœur même de l’intrigue, avec un choix audacieux : renvoyer les personnages à la Fête de la Lune de Santa Mondega, six ans plus tôt. Autrement dit, pile au moment où tout a commencé, dans Le Livre sans Nom. Un retour aux sources malin et réjouissant, qui permet de revisiter les événements fondateurs avec un nouveau regard.

On constate aussi une évolution du Bourbon Kid : s’il reste fidèle à sa devise — « on tire d’abord, on discute après ! » — il semble s’être quelque peu assagi… ou du moins, plus réfléchi (tout est relatif).

Et puis vient la fin. Ce fameux mot, FIN (peut-être), qui clôt la plupart des romans du cycle et nous laisse toujours avec la même question : vraiment la fin ? À en juger par les dernières pages et la place grandissante du voyage temporel, on peut parier sans trop se tromper qu’Anonyme nous réserve encore quelques surprises infernales.

Bref, Noir Comme L’Enfer est un pur concentré de ce que la saga Bourbon Kid fait de mieux : du fun, du sang, et une bonne dose de déraison. Un défouloir littéraire aussi absurde qu’irrésistible, à consommer sans modération.

[BOUQUINS] Dan Brown – Le Secret Des Secrets

L’éminent professeur de symbologie Robert Langdon se rend à Prague pour une conférence sur la noétique donnée par son amie de longue date, Katherine Solomon. La scientifique est sur le point de publier un ouvrage révolutionnaire sur la nature de la conscience humaine.

Un meurtre sauvage va soudain précipiter leur séjour dans le chaos. Katherine disparaît, et son manuscrit est piraté sur le serveur de son éditeur. Commence alors une course contre la montre dans Prague et ses mystères. Langdon se retrouve pourchassé par une étrange créature mythologique et devient la cible d’une organisation dont le projet pourrait changer à jamais notre conception de l’esprit humain.

Parce que c’est le grand retour de Dan Brown et de son héros récurrent, Robert Langdon. Un retour que les fans attendaient – espéraient – depuis huit longues années.

Quel plaisir de retrouver l’expert en symbologie Robert Langdon après huit longues années d’attente ! Et cerise sur le gâteau, il est accompagné de Katherine Solomon, brillante scientifique spécialisée en noétique, déjà croisée dans Le Symbole Perdu (troisième opus de la série, paru en 2009). À vrai dire, c’est même Katherine – ou plus exactement son prochain ouvrage – qui se trouve au cœur de cette nouvelle intrigue.

L’essentiel de l’action se déroule à Prague, cité aux mille visages, chargée d’histoire. Autant dire un terrain de jeu idéal pour Robert Langdon. Mais le jeu va vite tourner au cauchemar – pour le plus grand plaisir du lecteur.

Sur le plan thématique, Le Secret Des Secrets est sans doute le roman le plus audacieux de la série. Dan Brown y explore les frontières du savoir et de la foi, s’attaquant à des questions vertigineuses : quelle est l’origine de la conscience ? Que se passe-t-il après la mort ? Et surtout, la science peut-elle réellement répondre à tout ? L’auteur aborde ces sujets à travers une approche résolument scientifique – sans pour autant négliger les dimensions spirituelles –, en confrontant notamment les visions matérialistes et noétiques du monde.

Pour l’anecdote, la noétique, discipline à la croisée de la science et de la philosophie, n’est pas reconnue par la communauté scientifique dans son ensemble. Beaucoup la considèrent comme un courant spéculatif plus que comme une science exacte. Les thèses défendues par Katherine Solomon risquent donc de faire grincer des dents les matérialistes les plus rigides. Pour ma part, je choisis l’ouverture d’esprit : je lis avant tout un roman, non un traité scientifique. Si les idées exposées nourrissent l’intrigue et la réflexion, alors c’est tout bénéfice – et c’est précisément le cas ici.

Ces thématiques permettent aussi à Dan Brown de mettre en garde contre les dérives de la recherche lorsqu’elle tombe entre de mauvaises mains : manipulation mentale, contrôle des consciences, justification politique sous couvert de « sécurité nationale ». Une inquiétante perspective, d’autant plus crédible qu’elle résonne avec les débats contemporains sur l’intelligence artificielle ou les neurosciences.

Comme toujours, on ne peut qu’être admiratif devant l’ampleur du travail documentaire accompli par l’auteur. Dan Brown décrypte littéralement chaque élément de son intrigue. On comprend mieux pourquoi ses romans ne paraissent pas « à la chaîne ».

Outre le duo Langdon–Solomon, le roman offre une galerie de personnages secondaires aussi riches qu’ambigus. Le lecteur, tout comme les héros, apprend à se méfier des apparences : les intentions de chacun sont troubles, les alliances fragiles, et même les mythes prennent une tournure inattendue – à l’image de cet étrange golem, bien différent de la légende que l’on connaît.

L’intrigue, haletante, ne laisse guère de répit ni aux protagonistes ni au lecteur. On court, on doute, on découvre, au rythme d’une mécanique parfaitement huilée. Oui, certaines scènes flirtent parfois avec l’invraisemblance, mais n’est-ce pas justement ce qui fait le charme des aventures de Langdon ? L’essentiel, c’est que la tension ne retombe jamais, et que l’on se surprenne à tourner les pages sans voir le temps passer.

Sur le plan de la construction, Dan Brown reste fidèle à sa recette gagnante : chapitres courts, écriture fluide et visuelle, découpage quasi cinématographique. Rien d’inutile, tout concourt à faire de ce roman un pur page-turner.

Comme je le fais toujours avec les romans de Dan Brown, la tablette est toujours à portée de main afin de pouvoir faire des recherches internet pour avoir un visuel des bâtiments, monuments ou œuvres d’art mentionnés dans le bouquin.

L’attente fut longue, mais quel retour en apothéose ! Dan Brown signe ici un thriller palpitant, où science, spiritualité et suspense s’entrelacent avec une redoutable efficacité.

[BOUQUINS] Didier Fossey – Érèbe

Paris 2017. Depuis plusieurs semaines, des jeunes femmes travaillant dans des cabarets et bars de nuit de la capitale disparaissent mystérieusement.

Eneko Etxeparre, commandant de police à la BRP, s’intéresse à ces disparitions dans le cadre d’une enquête conjointe avec la brigade criminelle de Versailles.

Leurs investigations vont les mener très loin dans les ténèbres de la nuit parisienne, là où tout devient permis.

Didier Fossey oblige. Un auteur qui ne m’a jamais déçu, surtout quand il met en scène Boris Le Guenn et son groupe.

Quand un ancien se plonge dans le côté obscur des nuits parisiennes, ça promet de décoiffer !

On va commencer par un petit bémol de pure forme, la quatrième de couv’ est beaucoup trop « bavarde », c’est pourquoi j’ai pris le parti d’opérer des coupes franches dans sa retranscription.

Dans un premier temps on suit une équipe de la BRP Paris menée par le commandant Eneko Etxeparre. Un flic qui se consacre pleinement à son métier depuis la mort brutale de sa femme et de sa fille lors des attentats de novembre 2015.

Etxeparre et son groupe son spécialisés dans le monde de la nuit, ils s’assurent que les cabarets, discothèques et bars de la capitale ne se laissent pas aller à des dérives illégales.

C’est au cours d’une de ses « visites » que le gérant d’un cabaret l’informe de la disparition d’une de ses barmaids. Etxeparre va mettre son groupe sur le coup en off, afin de voir si ça débouche sur du concret.

Et du concret notre ami Etxeparre va en recevoir bien au-delà de ses attentes. Pour arrêter un tueur d’une perversité hors norme, la BRP va devoir s’associer à la BAC Paris et à la Crim’ Versailles.

Cerise sur le gâteau pour les fidèles lecteurs de Didier Fossey. V’là t’y pas que le commandant Boris Le Guenn et son groupe vont faire figure de guest stars. Je vous rassure tout de suite, pas question pour eux de faire de la figuration, ils vont s’impliquer pleinement dans cette enquête conjointe.

Pour info le titre du roman, Érèbe, est le pseudo utilisé par le grand méchant de l’histoire pour partager son « art » sur le Dark Net. Dans la mythologie grecque Érèbe désigne à la fois une divinité infernale née du chaos et la zone la plus obscure des Enfers.

Autant vous prévenir, les sévices qu’Érèbe inflige à ses victimes sont d’une violence inouïe, âmes sensibles s’abstenir !

Fidèle à son habitude Didier Fossey accorde un soin tout particulier à ses personnages. Pour chacun il développe un vécu et une personnalité unique. Forcément ce côté humain force l’empathie – ou l’antipathie selon l’effet recherché – du lecteur. J’ai tout particulièrement apprécié le binôme formé par Eneko Etxeparre et sa seconde de groupe Isabelle Danglard ; leurs personnalités opposées insufflent une réelle dynamique au récit.

On retrouve la même maîtrise dans le déroulé de son intrigue, imposant un rythme qui va crescendo – la dernière partie du récit mettra vos nerfs et votre palpitant à rude épreuve.  Une intrigue richement documentée du fait de l’expérience policière de l’auteur et des renforts pour le familiariser avec le monde de la nuit en région parisienne.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas dévoré un bouquin quasiment d’une traite (certes il n’est pas très épais, mais quand même). En refermant le bouquin je ne vous cacherai pas que j’espère bien retrouver Etxeparre et son équipe, nul doute que le monde de la nuit est un terrain de jeu prospère.

[BOUQUINS] Estelle Tharreau – L’Alpha & L’Oméga

Cédric est l’enfant non désiré de Nadège Solignac, tueuse en série.

Au fil du temps, il découvre son passé familial et tente de grandir sous l’ombre meurtrière de sa mère.

Mais un tel monstre peut-il aimer ? Peut-on seulement lui survivre ?

La principale raison tient à la maison Taurnada. Je leur suis d’une fidélité indéfectible, j’essaye de ne passer à côté d’aucun de leurs titres… Même si dans le cas présent je poste cette chronique avec un retard assumé.

Si l’auteure, Estelle Tharreau, ne m’a jamais déçu (bien au contraire), j’avoue que j’ai éprouvé un plaisir malsain à l’idée de retrouver le personnage de Nadège Solignac. Un sacré spécimen tout en noirceur et totalement dénué d’empathie, que l’on avait découvert dans Mon Ombre Assassine.

Je remercie chaleureusement les éditions Taurnada et la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée. Je profite aussi de cette chronique pour m’excuser auprès de Joël pour le retard pris dans mes lectures. J’ai en effet de nombreux titres des éditions Taurnada en attente, je m’engage à tous les lire et chroniquer chacun d’entre eux… en revanche je ne peux m’engager sur un délai pour ces retours.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je vous recommande vivement de lire Mon Ombre Assassine avant de vous lancer dans ce roman. Vous aurez ainsi en main toutes les clés de « l’Affaire Solignac », un atout indéniable pour comprendre et apprécier pleinement tous les tenants et les aboutissants de L’Alpha & L’Oméga. Si vous comptez suivre ce conseil, je vous invite à ne pas aller plus loin dans la lecture de cette chronique.

Alpha : première lettre de l’alphabet grec, dans une meute (ou dans un groupe) désigne le(s) leader(s).
Oméga : dernière lettre de l’alphabet grec, dans une meute désigne les individus se situant au bas de la hiérarchie. L’oméga pourra servir de souffre-douleur au reste de la meute, mais il est aussi possible qu’il joue un rôle de médiateur afin de faire baisser les tensions et éviter les hostilités.

C’est avec un réel plaisir que j’ai retrouvé le personnage de Nadège Solignac, tueuse en série implacable dont la noirceur d’âme n’a d’égale que son absence d’empathie. Bien que déclarée innocente par la justice, elle est mise au ban de la société par la rumeur. Mais elle s’en fout, du moment qu’elle peut mener sa vie comme elle l’entend et poursuivre ses « petites affaires ».

Les choses vont toutefois se compliquer quand elle va mettre au monde un fils. Comme toute mère bien attentionnée, la première question qui lui vient à l’esprit et de savoir s’il doit vivre ou si elle doit s’en débarrasser. Ne parvenant pas à trancher, elle opte pour une solution à la Nadège Solignac, s’il survit à sa mise à l’épreuve alors soit, sinon… bin tant pis.

Dès lors le roman va s’articuler autour de trois points de vue, celui de Nadège bien entendu, celui de Cédric, son fils, et – dans une moindre mesure – celui de Julien (le frère de Nadège). Estelle Tharreau nous invite à suivre une intrigue qui va s’étaler sur plusieurs années. Fidèle à son habitude, elle décortique avec intelligence la personnalité de chacun, nous offrant un thriller psychologique d’une rare intensité.

Alpha & Oméga. Nadège & Cédric. Mais la hiérarchie n’est pas figée dans le marbre… Avec l’éducation que lui a prodigué Nadège, il est plus que probable que Cédric se verrait bien devenir l’Alpha… Mais quand ? Et à quel prix ?

L’auteure nous tient en haleine sans tomber dans la facilité de la surenchère, tout se joue en finesse dans une implacable guerre des nerfs. On découvre de nouveaux pans de la face cachée de la très respectable famille Solignac, avec une ultime révélation qui ne manquera pas de vous laisser sur le cul.

Plus le temps passe, plus le lecteur réalise que Cédric est bien le fils de sa mère… pour le meilleur et pour le pire. Une fois de plus, Estelle Tharreau nous offre un roman coup de poing parfaitement orchestré, de la première à la dernière page.

[JEUX VIDEO] Clair Obscur – Expedition 33

Système d’exploitation : Windows 10
Processeur : Intel i7-8700K ou Ryzen 5 1600X
RAM : 8 Go
Carte graphique : NVidia GTX 1060 6 Go ou AMD RX5600XT 6 Go
Espace disque : 55 Go

À la tête de l’Expédition 33, partez éliminer la Peintresse pour que plus jamais elle ne peigne la mort.

Explorez un monde rappelant la France de la Belle Époque et affrontez des ennemis uniques dans ce RPG au tour par tour avec mécaniques de temps réel.

Si vous vous intéressez un temps soit peu à l’univers du jeu vidéo, vous ne serez sans doute pas passer à côté du méga coup du cœur du moment, Clair Obscur – Expedition 33. Un jeu 100% made in France. Cocoricooo pour un tire qui bat tous les records ! Expedition 33 ce sont plus de deux millions d’exemplaires vendus (toutes plateformes confondues) en moins de 15 jours, et les retours des joueurs sont majoritairement dithyrambiques.

Impossible, pour le fan de jeu de rôles que je suis, de faire l’impasse sur ce titre. Il me fallait ensuite avoir une expérience de jeu suffisante (une quinzaine d’heures) pour vous proposer une chronique aussi objective que possible… Clairement, à chaud j’aurai pondu quelques lignes à 100% positives, alors que là je peux me permettre d’être plus critique : on va dire du positif à 99% !

Dès le prologue vous en prenez plein les mirettes, le décor fait effectivement penser au Paris de la Belle Époque… Profitez en, une fois sur le continent vous n’aurez guère le temps de vous extasier devant les paysages (ce qui ne vous empêchera de profiter pleinement de la qualité graphique irréprochable).

Ce prologue fait aussi office de tutoriel, notamment afin de vous initier au système de combat au tour par tour. Un choix audacieux qui prendra tout son sens au fur et à mesure de la progression de vos personnages. mais je reviendrais sur ce point ultérieurement.

Prenez votre temps lors de ce prologue pour faire le tour des possibilités et essayer de glaner quelques objets susceptibles de vous servir par la suite (notamment dans la seconde partie, sur la scène du Festival). En effet il n’y aura pas de retour en arrière possible une fois l’Expédition 33 partie.

Honnêtement je pense pouvoir affirmer que c’est la première fois que je trouve que la musique d’un jeu vidéo apporte un réel plus au scénario. Évidemment c’est indiscutable au cours des nombreuses cinématiques qui viendront s’insérer dans votre aventure, mais aussi dans les phases d’exploration. Elle vient en effet renforcer les émotions qui ne manqueront pas de vous traverser au fil du jeu.

Vous avez un doute sur ce dernier point ? Allez sur Youtube et cherchez Expédition 33 gommage Sophie, lancez l’extrait proposé par Momoterasu et osez me dire que ça vous laisse de marbre. Je peux vous assurer qu’en jeu, connaissant le lien et l’histoire de Sophie et Gustave, l’effet est décuplé.

À peine l’Expédition 33 posera-t-elle le pied sur le continent que vous comprendrez pourquoi personne n’est jamais revenu de ces expéditions. Votre aventure commence vraiment à cet instant… et Gustave sera votre seul personnage.

En terme d’exploration aussi les équipes de Sandfall Interactive naviguent à contre-courant. Pas de monde ouvert comme vous pouvez en trouver dans Skyrim ou Dragon Age Inquisition. Ici vous voyagerez sur un continent divisé en plusieurs zones de d’exploration, la quête principale vous invite à passer d’une zone à l’autre de façon relativement linéaire. Heureusement de nombreuses zones optionnelles vous permettront de diversifier votre expérience de jeu, et même dans les zones « passage obligé » vous aurez accès à de nombreuses quêtes secondaires.

Ces différentes zones d’exploration vous offrent une grande variété de décors, mais pas toujours évident de se repérer. Une carte qui se dessinerait progressivement, au fur et à mesure de notre parcours, eut été un plus appréciable. Heureusement des zones de repos permettent un voyage rapide de l’une à l’autre. Encore faut-il se souvenir d’où se trouve tel personnage ou tel lieu si besoin d’y retourner pour compléter une quête.

Au fil de l’aventure, Gustave va retrouver quelques compagnons d’infortune, votre équipe va ainsi progressivement se renforcer. Chaque personnage à sa propre technique de combat, à vous de faire évoluer ses points d’attributs, ses compétences et son équipement afin d’optimiser son efficacité. À ces critères d’évolution habituel du jeu de rôle, viendra s’ajouter l’utilisation de pictos et de points de lumina, maîtriser ces éléments deviendra rapidement impératif tant ils peuvent améliorer les performances au combat de vos personnages.

Comme indiqué précédemment Sandfall Interactive a tout misé sur le combat au tour à tour, adapter sa stratégie à son adversaire sera bien souvent la clé de la survie, pas question de foncer dans le tas comme un bourrin et détruire la barre d’espace du clavier afin d’enchaîner les coups. Utilisez les bonnes compétences de chacun de vos combattant et surtout ne négligez pas les parades et les contres. Vous serez rapidement convaincu par ce système de jeu qui impliquerez de réfléchir même au cœur de l’action.

Je pourrai encore vous parler du jeu pendant des plombes tant il y a de – bonnes – choses à dire, mais je suis convaincu que nombre de lecteurs ont déjà renoncé à lire ce post dans son intégralité. Je vous invite donc à découvrir sans plus tarder cette pépite afin de vous faire votre propre idée sur la chose.

Ah si, un dernier mot avant de vous laisser vaquer à vos occupations. Une fois la quête principale achevée vous pourrez continuer à explorer le continent et à faire progresser vos personnages pour affronter des ennemis jusqu’alors impossible à terrasser.

[BOUQUINS] Emil Ferris – Moi, Ce Que J’Aime C’est Les Monstres – Livre Deuxième

Le meurtre d’Anka Silverberg, la muse sombre et survivante de l’Holocauste de Karen Reyes n’a toujours pas été élucidé. L’arrestation de son voisin, la gangster Kiri Jack Gronan, a soulevé un coin du voile noir qui flotte sur son quartier, dans les années 1960, laissant entrevoir un monde en ébullition constitué de prostituées et de truands, d’êtres fantomatiques et de hippies. Et la mort de sa tendre maman a laissé un vide sidéral dans l’âme déjà chamboulée de Karen. Mais Uptown n’attend pas…

Notre petite artiste doit désormais faire face à une vie nouvelle où tout tremble et vacille, et dans laquelle même les quelques certitudes qu’elle avait semblent sur le point de voler en éclats. Mais Karen est un être farouche – 1/3 loup-garou, 1/3 détective, 1/3 enflammée. Toute de curiosité, d’imagination et de compassion, elle veut désormais bannir de son existence les tabous et les mensonges censés la protéger mais qui ont fini par empoisonner ses rêves.

Comme annoncé à la fin de ma chronique du premier opus du roman graphique Moi Ce Que J’Aime C’Est Les Monstres, j’enchaîne rapidement avec le second volume.

Ce second livre est la suite directe du précédent même s’il se concentre davantage sur Karen et son entourage. A commencer par elle-même qui assume pleinement son orientation sexuelle – et ce malgré les protestations posthumes de maman. C’est d’ailleurs peut-être une conséquence directe du décès de sa mère, si la jeune fille se referme moins sur elle-même.

Si elle entretenait déjà une relation privilégiée avec son grand frère, Deeze, elle va s’investir encore davantage dans cette relation. Si elle se doutait bien que le frangin n’était pas un enfant de chœur, elle était loin d’imaginer jusqu’à quel point il s’était embourbé. Pour échapper à la conscription et à l’envoi au Vietnam, il fait office d’homme de main – plus main de fer que gant de velours – pour un caïd du milieu.

Ce second opus accorde aussi une plus grande place aux personnages secondaires, certains déjà croisés dans le premier livre (le Cerveau et Franklin) prendront une place plus importante dans l’intrigue ou révèleront une facette inattendue de leur personnalité. D’autres feront leur apparition, la plus importante, pour Karen en tout cas, étant certainement Shelley.

Et Anka Silverberg, la belle voisine prétendument suicidée, dans tout ça ? Si le mystère autour de sa mort semble se dévoiler progressivement, il subsiste toutefois quelques zones d’ombre dans le déroulé exact des faits. Nous n’apprendrons par grand-chose de plus sur son passé au cœur de l’Allemagne nazie… et pourtant on se doute bien qu’il y a encore beaucoup à découvrir.

On pourrait penser que cette absence de continuité frustrerait le lecteur, mais il n’en est rien. Les autres aspects du récit, que ce soit par leur densité ou leurs thématiques, comblent sans mal ce vide. On comprend sans mal que Karen a d’autres chats à fouetter, même si elle n’oublie pas totalement la promesse qu’elle s’est faite de découvrir toute la vérité sur la mort d’Anka.

Je ne reviendrai pas sur la qualité du dessin et la claque visuelle qui en ressort, je me suis suffisamment étendu sur le sujet lors de ma chronique du précédent opus.

Il y a toutefois un élément visuel que j’avais oublié de mentionner et qui a pourtant son importance puisqu’il s’agit du chapitrage du récit. Afin de rester dans la thématique chère à Karen, chaque chapitre s’ouvre sur la représentation (fictive) de la couverture d’un magazine Pulp.

Vous l’aurez compris en lisant ma chronique, ce second livre n’est pas le dernier de la série (contrairement à ce que j’imaginais), il reste pas mal de points en suspens et de questions sans réponses. Il va donc falloir s’armer de patience (moins de 7 ans ? on y croit) pour découvrir la suite. J’espère que le tome 3 restera la priorité d’Emil Ferris, plutôt que le prequel annoncé.

Encore une fois je tiens à remercier les éditions Monsieur Toussaint Louverture qui nous offrent une version française qui fait honneur à l’original.

[BOUQUINS] Emil Ferris – Moi, Ce Que J’Aime C’est Les Monstres – Livre Premier

Chicago, fin des années 1960. Karen Reyes, dix ans, adore les fantômes, les vampires et autres morts-vivants. Elle s’imagine même être un loup-garou : plus facile, ici, d’être un monstre que d’être une femme.

Le jour de la Saint-Valentin, sa voisine, la belle Anka Silverberg, se suicide d’une balle en plein cœur. Mais Karen n’y croit pas et décide d’élucider ce mystère. Elle va vite découvrir qu’entre le passé d’Anka dans l’Allemagne nazie, son propre quartier prêt à s’embraser et les secrets tapis dans l’ombre de son quotidien.

Les monstres, bons ou mauvais, sont des êtres comme les autres, ambigus, torturés et fascinants.

Attention OLNI (objet littéraire non identifié) en approche. Attention chef d’œuvre.

Ça fait déjà quelques années que ce roman fait partie de ma bédéthèque, j’attendais simplement la sortie du second tome pour pouvoir enchaîner sans attendre (il aura quand même fallu patienter sept ans pour découvrir le diptyque dans son intégralité).

Pour un premier essai Emil Ferris a placé la barre haut, très haut même ! Il lui a fallu six ans de travail pour venir à bout de son roman graphique, un pavé de plus de 800 pages. La genèse du bouquin, expliquée sur le rabat de la quatrième de couverture, est aussi extraordinaire que le bouquin lui-même. Je n’en dirai pas plus, les plus curieux – et accessoirement les plus fainéants – peuvent toutefois aller sur la page Wikipédia de l’auteure pour en apprendre davantage.

Avant de découvrir le fond, c’est d’abord la forme qui frappe le lecteur. Ça envoie du lourd (au sens propre, comme au figuré). Emil Ferris opte en effet pour un dessin presque exclusivement réalisé au stylo-bille (un choix d’autant plus audacieux qu’il laisse peu de marge pour les corrections… un loupé et c’est toute la planche qu’il faut redessiner) et donne vie à ses illustrations à grand renfort de hachures. D’autre part l’auteure revendique sa volonté de casser les codes de la bande dessinée traditionnelle, optant pour une mise en page qui peut, de prime abord, paraître chaotique, avant de s’avérer parfaitement réfléchie.

Au fil des pages nous suivrons Karen Reyes, une jeune fille pas forcément très bien dans sa peau qui cache son mal-être sous un déguisement de loup-garou. Le bouquin se présente comme un mix entre journal intime et carnet de croquis, Karen nous raconte pêlemêle son quotidien auprès de sa mère et de son frère Deeze, son « enquête » sur la mort de la voisine, Anka Silverberg, qui va la plonger au cœur de l’Allemagne nazie et ses réflexions sur la société américaine. Là encore ça peut paraître un peu fourre-tout, mais à aucun moment le lecteur ne se sentira perdu.

Difficile de ne pas ressentir d’empathie pour le personnage de Karen, son histoire est plaidoyer pour le droit à la différence, ou plus exactement pour le droit d’être soi-même, sans avoir à se soucier de ce qu’en penseront les autres. J’ai aussi eu un faible pour le frangin, Deeze, un curieux mélange de bad boy et de Dom Juan.

Au fil des pages on trouvera de nombreuses références à l’art, avec notamment des reproductions de l’auteure de toiles existantes. J’avoue que je n’ai pu résister à l’envie de comparer les œuvres originales avec les reproductions de l’auteure et son style graphique très particulier, force est de constater que le résultat est bluffant.

Dès sa publication le bouquin a connu un énorme succès public et critique mais il a aussi été salué par de grands noms de la bande dessinée contemporaine (notamment part Art Spiegelman, l’auteur du roman graphique Maus). Il s’est aussi imposé dans de nombreux festivals dédiés à la BD, raflant plusieurs prix, dont Eisner en 2018 (meilleur album, meilleur auteur et meilleure colorisation) et le Fauve d’or (distinction qui récompense le meilleur album) au festival d’Angoulême 2019.

Un grand merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture qui nous livre une véritable œuvre d’art, grâce à leur travail, le contenant est à la hauteur du contenu.

Je m’en vais de ce pas (ou presque) me lancer dans la lecture du second opus.