AU MENU DU JOUR
Titre : Post Mortem
Scénario : Philippe Boxho, Pierre Alary
Dessin : Pierre Alary
Éditeur : Kennes
Parution : 2026
Origine : France
110 pages
De quoi ça cause ?
Aux côtés de Philippe Boxho, Pierre Alary plonge dans le quotidien fascinant et parfois insoutenable de la médecine légale.
Pour accompagner le lecteur, il imagine un petit être malicieux, inspiré du concept de la coccinelle de Gotlib : une caricature de lui-même, visible uniquement par Philippe Boxho et bien sûr par le lecteur mais invisible pour tous les autres. Ce « double » miniature pose toutes les questions que l’on n’ose jamais formuler : comment vit-on avec la mort ? Qu’est-ce qu’un corps révèle vraiment ?
Entre humour, précision scientifique, et philosophie la BD dévoile les coulisses d’un métier où chaque détail compte
Ma Chronique
Le Dr Philippe Boxho est sans doute le médecin légiste le plus connu du grand public francophone. Belge, il exerce en Belgique et a signé plusieurs livres dans lesquels il explique sa profession et son parcours à travers des cas sur lesquels il est intervenu.
Cette BD reprend le même principe : Philippe Boxho nous invite à suivre les grandes étapes d’une autopsie. Pour rendre l’expérience plus interactive, les auteurs ont imaginé un personnage invisible, avatar du dessinateur Pierre Alary, qui échange avec le légiste, parfois avec un brin d’impertinence, souvent avec humour. Ce contrepoint joue le rôle du lecteur : il pose les questions naïves ou dérangeantes que l’on se poserait soi-même et permet d’aborder des notions techniques sans jamais alourdir le propos.
S’appuyant sur divers cas réels, Philippe Boxho commence par éclaircir la notion de scène de crime, version simplifiée (et galvaudée ?) de l’anglicisme crime scene :
« Crime scene » en anglais, ça signifie « lieu d’infraction ». Ça ne veut pas dire qu’il y a forcément un crime. Dès qu’il y a une mort violente, on envoie un légiste.
Il en profite pour énoncer l’une des règles d’or de l’autopsie :
L’autopsie sert à démontrer non seulement la cause du décès, mais aussi l’absence de toute autre cause. En médecine légale, il n’y a pas de place pour la foi, mais juste la nécessité de tout prouver.
Le rôle du légiste ne s’arrête pas à la table d’autopsie : il est aussi appelé à témoigner comme expert lors des procès d’assises, un rôle qui peut se révéler décisif avant que le verdict ne soit rendu. D’où l’importance de bien mener son exposé :
Je dois expliquer dans le détail ce que j’ai vu – et surtout ce que j’en déduis – sur la scène de crime et en salle d’autopsie. C’est du lourd. Et rien de pire qu’un expert qui paume tout le monde en étalant sa science avec un jargon incompréhensible. (…) Il ne faut jamais oublier que le doute profite toujours à l’accusé. À nous d’être suffisamment clairs pour ne laisser aucune équivoque.
Cette exigence de clarté est d’ailleurs celle de l’album tout entier : Boxho vulgarise sans jamais simplifier à outrance, et l’on ressort de la lecture avec le sentiment d’avoir réellement compris ce qui se joue sur la table d’autopsie.
J’ai vraiment apprécié cette lecture, qui permet de (re)découvrir un métier méconnu du grand public, dont l’image est trop souvent déformée par les séries TV et le cinéma. Ici, pas de laboratoire ultra-moderne ni d’enquête bouclée en quarante-deux minutes : le quotidien d’un légiste est bien plus rigoureux, plus lent et plus humble. Le ton et le dessin sont en parfaite adéquation pour révéler les dessous d’une salle d’autopsie sans jamais sombrer dans le voyeurisme gratuit ni la morbidité outrancière. Le trait de Pierre Alary, précis sans être complaisant, sait montrer l’essentiel et laisser le reste au hors-champ.
Ce que j’ai surtout apprécié dans le propos de Philippe Boxho, c’est qu’il ne perd jamais de vue la dimension humaine des victimes qu’il autopsie :
— Alors ? Qu’est-ce qu’on a là ?
— Eh bien « là », comme tu dis, on a un être humain. Christophe. Il a été un bébé, un enfant, il a eu une vie. On va faire attention de bien respecter ça.
— Oui… Enfin, vous n’allez pas monter un autel à chaque fois ?… On ne va pas faire des ablutions !…
— Bon, bien sûr. Pour pouvoir travailler, on va devoir mettre l’humain de côté, mais on ne l’oublie jamais tout à fait.
Cet équilibre entre la distance nécessaire au travail scientifique et le respect dû à la personne est sans doute la plus belle réussite de l’album.
Philippe Boxho n’hésite pas non plus à se dévoiler à travers son récit, notamment lorsqu’il est lui-même confronté à la mort d’un proche. Là encore, la sincérité du propos est frappante : la pudeur y est souvent plus expressive que de longues phrases, face à des situations aussi personnelles. Ces passages rappellent que le légiste, malgré son expérience, reste avant tout un homme face à la mort.
La lecture de cette BD m’a clairement donné envie de prolonger l’expérience avec les livres de Philippe Boxho, ne serait-ce que pour avoir une vision plus étendue des dessous de la médecine légale.
MON VERDICT

















