AU MENU DU JOUR
Titre : L’Autre Moi
Auteur : Franck Thilliez
Éditeur : Fleuve Éditions
Parution : 2026
Origine : France
456 pages
De quoi ça cause ?
Ici, le cauchemar commence.
Longepin. Un endroit niché au cœur de la forêt de la Grande Chartreuse. Un site sur lequel militaires et civils travaillent à des projets classés secret-défense. Un cadre de vie d’exception, mais ultra-surveillé et régi par des règles étranges.
Sibylle vient d’arriver avec son compagnon, Erwann. Docteur en neurosciences, celui-ci a vu la possibilité d’intégrer cette communauté comme la chance de sa carrière. Comme un espoir, aussi, que là-bas des confrères parviennent à aider celle qu’il aime.
Car Sibylle, depuis l’accident qui a coûté la vie à son enfant et lui a valu une douloureuse reconstruction du visage, n’est plus la même. Elle souffre d’une amnésie post-traumatique et est sujette à des cauchemars aussi intenses que troublants, au point de ne plus toujours savoir distinguer le rêve de la réalité…
Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?
Parce que c’est Franck Thilliez, une raison suffisante et un gage de qualité.
Ma Chronique
Avec L’Autre Moi, Franck Thilliez laisse la plume à son alter ego fictif : Caleb Traskman. Ce double littéraire, qui devient parfois un personnage au cœur de l’intrigue, endosse ici le rôle d’un romancier à l’esprit torturé, présenté comme l’auteur du roman que l’on tient entre les mains. Le jeu de miroirs est posé dès la couverture, et il ne cessera de se prolonger tout au long du récit.
Un mot sur la forme, avant d’entrer dans le vif du sujet. Ne vous laissez pas abuser par la couverture rose bonbon : Franck Thilliez ne s’essaie pas à la romance dégoulinante de guimauve façon Harlequin. L’Autre Moi est bel et bien un thriller à l’ambiance noire à souhait, et le ton est donné dès les premières pages.
L’intrigue s’articule autour de deux arcs narratifs, que tout semble opposer.
D’un côté, on suit Sybille, amnésique depuis un grave accident qui a coûté la vie à son fils et lui a valu une lourde chirurgie réparatrice du visage. Depuis, ses nuits sont hantées par des cauchemars d’un réalisme troublant, au point que la frontière entre rêve et souvenir devient poreuse. Au début du récit, elle suit son compagnon, Erwann, à Longepin, un centre de recherches scientifiques ultrasensibles où chacun vit confiné, dans un cadre aux règles strictes. Un huis clos feutré, propice à toutes les paranoïas.
De l’autre, Vadim et Vic, deux policiers de la brigade criminelle de Grenoble, sont appelés sur une scène de crime particulièrement sordide : la victime a eu le visage totalement défoncé. Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg… Plus les enquêteurs creusent, plus l’affaire se complexifie, et les questions sans réponse s’accumulent.
Le lien entre ces deux histoires ? Il faudra vous armer de patience pour le découvrir. Mais, comme toujours chez Franck Thilliez, rien n’est laissé au hasard : les pièces du puzzle s’emboîtent en temps et en heure, avec une implacable logique. Cette construction minutieuse, presque horlogère, est sans doute l’une des grandes forces de l’auteur, et elle fait ici encore merveille.
J’avoue qu’en suivant les premières échappées oniriques de Sybille, je me suis demandé plus d’une fois si elle n’était pas en train de sombrer pour de bon. Le cadre de Longepin et les secrets qu’il semble abriter ne sont guère propice à l’apaisement, pas plus que le comportement d’Erwann, troublant à plus d’un titre. Le lecteur est ainsi placé dans la même situation que le personnage : incapable de savoir à qui se fier, ni même s’il peut se fier à sa propre perception. Là encore, les pièces finissent par se mettre en place progressivement, révélant une vérité plus terrifiante encore que tout ce que Sybille aurait pu imaginer.
Au fil des pages, il est beaucoup question de mémoire, et de sa perte pour Sybille, mais aussi de manipulation mentale, qu’elle soit le fait d’un proche ou qu’elle s’inscrive dans une vaste partie qui se joue dans l’ombre. Franck Thilliez interroge ce que nous sommes lorsque nos souvenirs nous échappent, et à quel point notre identité peut être façonnée, voire dictée, de l’extérieur.
C’est là que j’émets mes premières réserves. Si l’auteur maîtrise de bout en bout le déroulé de son intrigue, j’ai eu du mal à y croire. Je ne doute pas que la DGSI, la DGSE et consorts puissent se livrer à des opérations peu avouables à notre insu, mais là, c’est vraiment too much. La machination atteint un degré d’ampleur et de sophistication qui met à rude épreuve la suspension d’incrédulité.
Pour rester dans le registre des réserves, la révélation finale concernant Sybille m’a semblé tomber comme un cheveu sur la soupe. Elle trahit une volonté de happy ending qui sonne faux, d’autant plus déplacée qu’elle tranche avec la noirceur du reste du roman.
Ces quelques bémols n’empêchent pas L’Autre Moi de tirer parfaitement son épingle du jeu. C’est une lecture addictive, qui joue avec les nerfs du lecteur et le tient en haleine jusqu’au bout, menée de main de maître par son auteur. Un roman dans lequel Franck Thilliez, malgré quelques excès, confirme sa capacité à nous perdre pour mieux nous retrouver.
MON VERDICT


















