[BOUQUINS] Danilo Beyruth – Corso

Corso est un pilote talentueux mais indiscipliné de la République des chiens. Après un combat spatial contre les forces de la Monarchie des Chats, il fait naufrage sur une planète inconnue. Pour tenter de survivre et de reprendre sa mission, le pilote solitaire est amené à rencontrer les habitants de ce monde dangereux, à lutter pour sa survie et à faire une découverte qui le stupéfiera !

Je remercie les éditions Soleil (groupe Delcourt) ainsi que la plateforme NetGalley pour leur confiance.

En l’occurrence, ce n’est pas la version envoyée par NetGalley que j’ai lue. En cause : un système de protection LCP imposant l’utilisation du lecteur Thorium. Or, je n’apprécie guère qu’on m’impose des contraintes techniques à l’insu de mon plein gré. C’est donc la version papier, reçue à Noël, qui a finalement atterri entre mes mains — et franchement, je ne regrette pas d’avoir attendu pour découvrir ce roman graphique dans ce format.

La première chose qui m’a attiré dans Corso est sans conteste sa couverture. Un visuel impeccable, immédiatement accrocheur, qui m’a presque fait regretter le choix du noir et blanc pour les planches intérieures. J’insiste sur le presque, car très rapidement, la maîtrise graphique de Danilo Beyruth force le respect. L’artiste parvient à donner vie à ses décors et à ses personnages en jouant exclusivement sur les contrastes, les ombres et les lumières. Le noir et blanc devient ici un véritable langage narratif, jamais un simple artifice esthétique.

Corso nous plonge dans un univers où s’affrontent la République des Chiens et la Monarchie des Chats. Le héros éponyme est un pilote de chasse au service de la République, souvent raillé par ses pairs pour son absence de pédigrée. Cette marginalité a forgé chez lui un caractère de fonceur, presque de frondeur : Corso campe sur ses positions, refuse les compromis et avance coûte que coûte, quitte à se brûler les ailes.

Lors d’une patrouille, il tombe nez à nez avec un croiseur ennemi. Touché, son appareil s’écrase sur une planète inconnue et explose peu après qu’il a réussi à s’extraire de la carlingue. Commence alors une première partie du récit clairement orientée sur la survie. Jour après jour, Corso apprend à décrypter son nouvel environnement : la faune, la flore, les ressources exploitables, mais aussi les menaces à éviter. Cette section, quasi contemplative par moments, fonctionne très bien et installe une tension constante, soutenue par une mise en scène sobre et efficace.

Ce n’est que plus tard que Corso fait une découverte pour le moins inattendue… et un peu plus tard encore qu’il devra accepter de remettre en question certaines certitudes qu’il considérait jusque-là comme acquises. Cette seconde partie du récit, plus politique et relationnelle, aurait toutefois gagné à être davantage développée. Notamment à partir du moment où Corso accepte de considérer ses hôtes comme des alliés — et plus si affinités. De la même manière, la conclusion apparaît quelque peu abrupte, surgissant presque sans transition, comme un cheveu sur la soupe.

Sur le fond, la trame narrative reste relativement classique. Néanmoins, le choix de mettre en scène des animaux anthropomorphisés constitue un défi audacieux que Danilo Beyruth relève haut la main. Cette originalité, couplée à la grande qualité du dessin et à une atmosphère visuelle très maîtrisée, fait de Corso un roman graphique qui mérite clairement qu’on s’y attarde.

Au-delà de son récit d’aventure et de survie, Corso propose également une réflexion — jamais pesante — sur les différences entre les communautés, la peur de l’autre et l’importance de l’acceptation mutuelle. Une intrigue qui pousse autant son héros que ses lecteurs à interroger leurs certitudes et à envisager le dialogue plutôt que l’affrontement.

Un album imparfait mais sincère, porté par une identité graphique forte et un propos qui résonne bien au-delà de son univers de science-fiction animalière.

[BOUQUINS] Christian Pernoud – Pour Nous

Matthew écrit des scénarios à New York. Andrea skie en Californie. Ils se rencontrent sur un trottoir de Manhattan et le coup de foudre est immédiat.

De cet amour naît Fanny.

Alors pourquoi, à son retour de la maternité, Matthew saute-t-il du quinzième étage de son appartement ?

Quel secret emporte-t-il avec lui ?

Parce que c’est Taurnada, une maison d’éditions qui ne m’a jamais déçu et m’a parfois réservé de sacrées belles découvertes.

Et justement je ne connais pas Christian Pernoud, c’est le premier roman qu’il publie chez Taurnada.

Je remercie chaleureusement les éditions Taurnada ainsi que la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée.

Si Pour Nous est le premier roman de Christian Pernoud publié aux éditions Taurnada, l’auteur est loin d’être un novice. Il a en effet déjà plusieurs titres à son actif, parus sous le pseudonyme de Chris Loseus.

Matthew Rice a tout pour être un homme heureux : la femme qu’il aime vient de donner naissance à une adorable petite fille. Pourtant, en rentrant de la maternité, il se jette du quinzième étage de son immeuble. Un suicide incompréhensible, qui survient seize mois après la mystérieuse disparition de Larry, son meilleur ami et co-scénariste.

Fin du prologue. Le ton est donné, et les questions commencent à s’accumuler.

Retour seize mois en arrière. Quand Harry rencontre Sally… ah non, mauvaise référence. Quand Matthew rencontre Andrea. Le coup de foudre est immédiat, réciproque, presque évident. Leur histoire d’amour constitue le cœur du roman, une relation lumineuse et sincère, bientôt assombrie par la disparition soudaine de Larry. Cet événement va faire basculer leur quotidien et marquer le début d’une série d’emmerdements pour le couple.

Très vite, des hommes mystérieux se mettent à suivre Matthew et Andrea, à s’immiscer dans leur vie, persuadés que Matthew sait ce qu’il est advenu de Larry. Ils ne leur lâcheront pas la grappe tant que Matthew n’aura pas « craché le morceau »… quitte à faire planer une menace permanente sur leur couple et leur avenir.

Autant vous prévenir d’entrée de jeu : si vous cherchez un thriller nerveux, un véritable shoot d’adrénaline capable d’affoler votre palpitant, vous pouvez passer votre chemin. Pour Nous joue clairement la carte du suspense feutré. Rien ici qui mette les nerfs à rude épreuve ou qui vous cloue au fauteuil. Et pourtant, malgré ce rythme très sage, j’ai pris plaisir à lire ce roman. Après Cartel 1011, j’avais sans doute besoin de quelque chose de plus calme : mission accomplie.

Les personnages de Matthew et Andrea sont assez stéréotypés, mais ils fonctionnent bien ensemble. Ils forment un joli couple, attachant, et j’ai apprécié partager leur bonheur simple, presque quotidien. Cela dit, je dois reconnaître que je n’ai jamais réellement tremblé pour eux. Tout, dans la construction du roman, tend à instaurer un cadre rassurant, presque sécurisé. Même les scènes censées être tendues semblent constamment sous contrôle, comme si le danger n’était jamais tout à fait réel.

Et puis il y a Larry. Ah, Larry… parlons-en. Avec un ami pareil, pas besoin d’ennemis. En disparaissant, il pourrit littéralement la vie de Matthew, celle de sa femme, et fait planer une menace sur leur enfant. Merci, mon pote.

Le vrai problème, c’est que beaucoup d’éléments restent en suspens. Quelle est donc cette fameuse découverte faite par Larry ? Nous n’en saurons rien. Qui sont réellement ces hommes qui traquent Matthew ? Là encore, les réponses sont maigres. Pour un thriller, cela fait beaucoup de zones d’ombre et de questions laissées sans véritable éclairage.

Même si j’ai dévoré le roman quasiment d’une traite, force est de constater qu’il manque cruellement de profondeur. Ce mélange de thriller avec cette sensation de feel good est assez déroutant et laisse une impression d’inachevé. On referme le livre avec le sentiment d’être resté un peu sur sa faim, comme si le potentiel de l’histoire n’avait pas été totalement exploité.

Pour Nous reste donc une lecture agréable, fluide et sans prise de tête, mais qui peinera sans doute à convaincre les amateurs de thrillers sombres et intenses. Un roman qui privilégie l’émotion et la douceur au détriment de la tension et des révélations.

[BOUQUINS] Frédéric Lepage – Plus Fort Que La Nuit

En arrivant à New York, Lana Harpending, cavalière hors pair et nouvelle recrue de la police montée, ne s’attendait pas à tomber doublement amoureuse.

D’abord, de son camarade de patrouille, Paul, qui va se retrouver au centre d’une affaire criminelle effroyable. Mais aussi du cheval qui lui est attribué, un appaloosa nommé Éridan, caractériel selon la rumeur, et dont elle parvient peu à peu à gagner la confiance.

Bientôt, un secret terrifiant vient se glisser entre Lana et son cheval. Un secret qui, dévoilé, pourrait entraîner la mort d’Éridan.

Alors, elle va faire un pari fou, et tenter l’impensable.

Parce que c’est Taurnada, un de leurs nombreux titres en retard figurant dans mon Stock à Lire Numérique.

L’occasion aussi de découvrir un auteur que je ne connaissais pas.

Je remercie chaleureusement les éditions Taurnada ainsi que la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée. Une fois encore, je m’excuse pour le retard de ce retour de lecture, partiellement indépendant de ma volonté.

Le roman débute comme un polar classique : une scène de crime bien glauque, un binôme d’enquêteurs aux personnalités diamétralement opposées et une enquête qui s’annonce difficile.

Très vite, Frédéric Lepage nous entraîne sur un autre terrain, celui de la relation entre Lana, jeune cavalière talentueuse tout juste intégrée à la police montée de New York, et Éridan, son cheval appaloosa au caractère bien trempé.

Cette relation fusionnelle entre la cavalière et sa monture constitue le cœur du roman. Elle est décrite avec beaucoup de justesse et d’émotion. Ces passages comptent parmi les plus réussis du livre, tant ils sont empreints de sensibilité et de vérité. On assiste à l’évolution du lien entre la cavalière et le cheval, la méfiance initiale d’Éridan fait place à une forme de résignation, avant qu’une réelle complicité ne s’installe et que la relation devienne fusionnelle… pour ne pas dire vitale.

Le revers de la médaille, c’est que l’intrigue policière se retrouve reléguée au second plan pendant une bonne partie du récit.

Il faut attendre la seconde moitié du roman pour que le polar reprenne ses droits et que les deux affaires de meurtre trouvent enfin un point de convergence. Les enquêteurs s’enfoncent alors dans un enchevêtrement de pistes aussi multiples que déroutantes, jusqu’à une conclusion efficace, qui parvient heureusement à redonner de la vigueur à l’ensemble.

En revanche, les passages romantiques consacrés à Lana m’ont nettement moins convaincu. C’est insipide et dégoulinant de guimauve. Par moments, on se croirait plongé dans un roman Harlequin ! Ces scènes donnent des frissons… mais pas dans le bon sens du terme.

Sur le plan stylistique, Frédéric Lepage a parfois tendance à s’égarer dans de longues descriptions – voire digressions – alternant entre des envolées lyriques et un vocabulaire parfois abscons. Cela vient alourdir inutilement le texte et casser le rythme. L’intrigue avance alors au pas tranquille d’un vieux poney rhumatisant, plutôt qu’au galop d’un pur-sang. Une fois encore ce n’est pas vraiment ce qu’on attend d’un polar.

L’un des points forts du roman réside toutefois dans la construction des personnages. Tous bénéficient d’un soin particulier : les personnalités sont bien dessinées, les interactions crédibles. Certains suscitent immédiatement l’empathie – Rosa, la maréchale-ferrante, Garance, la colocataire bienveillante, Ken, l’ancien collègue de la Crim’, ou même Lana, malgré ses égarements sentimentaux dignes d’une adolescente en pleine crise hormonale. D’autres, en revanche, se révèlent immédiatement antipathique – Manfred Stohr, le superviseur de la brigade, décroche sans conteste la palme du personnage le plus détestable.

Enfin, impossible de ne pas mentionner la place des animaux, véritable fil rouge du roman. Qu’il s’agisse d’Éridan, ce cheval aussi fier que fragile, ou des autres montures de la brigade, chacun possède une identité propre. Et puis il y a Einstein, le chien — irrésistible, touchant, et immédiatement attachant. Un vrai coup de cœur !

En conclusion, Plus Fort Que La Nuit est une lecture plutôt agréable, servie par des personnages bien construits et une belle sensibilité autour du lien humain-animal. Mais j’en ressors avec un sentiment mitigé : si le versant policier avait été davantage développé et le style plus épuré, mon ressenti aurait été bien plus enthousiaste.

[BOUQUINS] Isabelle Villain – Game Over

Une vieille dame meurt écrasée sous les roues d’un bus. Un nouveau fait divers dans les rues de Paris. Cependant, d’autres « accidents » sont rapidement à déplorer, laissant présager que ces tragiques événements ne sont que les prémices d’un sombre dessein.

Le groupe de Lost se retrouve à la tête d’une affaire qui va bousculer toutes ses certitudes.

Comment résister à un duo de choc qui a déjà fait ses preuves ? Le binôme constitué des éditions Taurnada et d’Isabelle Villain est une mécanique bien rôdée.

Bonus non négligeable : ce roman est aussi l’occasion de retrouver le groupe De Lost dans une sixième enquête.

Je remercie les éditions Taurnada et la plateforme Net Galley Pour leur confiance renouvelée.

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai retrouvé Rebecca De Lost et son groupe de la Crim’. Le roman s’ouvre sur un fait-divers presque banal, une vieille dame poussée sous les roues d’un bus. Il va rapidement s’avérer que cet acte n’est pas isolé et semble faire partie d’un plan machiavélique que déroule deux tueurs.

Difficile de s’épancher sur les thématiques abordées par l’intrigue sans prendre le risque d’en dire trop. Le Groupe De Lost va se retrouver confronté à deux tueurs qui frappent à l’aveugle et ne laissent aucune trace derrière eux. Mais les enquêteurs – et nous aussi du coup – sont loin d’imaginer les nombreuses ramifications de cette affaire.

Comme si cela ne suffisait pas, Rebecca va aussi devoir composer avec une succession qui va révéler de sombres secrets qu’elle aurait préféré ignorer. Elle va devoir apprendre à vivre avec cette nouvelle réalité surgie du passé.

Vous l’aurez compris ce nouvel opus est davantage centralisé sur le personnage de Rebecca De Lost. Les autres membres de son groupe ne sont pas pour autant sur la touche, eux aussi ont leur histoire personnelle qui évolue mais ça tend à rester en second plan.

Isabelle Villain maîtrise totalement son intrigue, nul doute que vous serez surpris – voire choqué – par certains retournements de situation.

La fin peut laisser un arrière-goût d’inachevé un tantinet amer, mais c’est justement cet aspect de l’intrigue qui contribuera à un tournant décisif pour Rebecca.

C’est la quatrième enquête du Groupe De Lost que je lis (j’ai raté les deux premières), j’ai apprécié de voir évoluer un groupe soudé malgré les coups durs – personnels et professionnels –, les nouveaux venus sont immédiatement intégrés à cette dynamique collective. Isabelle Villain parvient à nous livrer des enquêtes policières particulièrement complexes sans jamais négliger le côté humain de ses personnages.

Game Over. Et maintenant ? L’avenir nous le dira. Une seule certitude, je serai fidèle au poste pour le prochain roman de l’auteure.

[BOUQUINS] Estelle Tharreau – L’Alpha & L’Oméga

Cédric est l’enfant non désiré de Nadège Solignac, tueuse en série.

Au fil du temps, il découvre son passé familial et tente de grandir sous l’ombre meurtrière de sa mère.

Mais un tel monstre peut-il aimer ? Peut-on seulement lui survivre ?

La principale raison tient à la maison Taurnada. Je leur suis d’une fidélité indéfectible, j’essaye de ne passer à côté d’aucun de leurs titres… Même si dans le cas présent je poste cette chronique avec un retard assumé.

Si l’auteure, Estelle Tharreau, ne m’a jamais déçu (bien au contraire), j’avoue que j’ai éprouvé un plaisir malsain à l’idée de retrouver le personnage de Nadège Solignac. Un sacré spécimen tout en noirceur et totalement dénué d’empathie, que l’on avait découvert dans Mon Ombre Assassine.

Je remercie chaleureusement les éditions Taurnada et la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée. Je profite aussi de cette chronique pour m’excuser auprès de Joël pour le retard pris dans mes lectures. J’ai en effet de nombreux titres des éditions Taurnada en attente, je m’engage à tous les lire et chroniquer chacun d’entre eux… en revanche je ne peux m’engager sur un délai pour ces retours.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je vous recommande vivement de lire Mon Ombre Assassine avant de vous lancer dans ce roman. Vous aurez ainsi en main toutes les clés de « l’Affaire Solignac », un atout indéniable pour comprendre et apprécier pleinement tous les tenants et les aboutissants de L’Alpha & L’Oméga. Si vous comptez suivre ce conseil, je vous invite à ne pas aller plus loin dans la lecture de cette chronique.

Alpha : première lettre de l’alphabet grec, dans une meute (ou dans un groupe) désigne le(s) leader(s).
Oméga : dernière lettre de l’alphabet grec, dans une meute désigne les individus se situant au bas de la hiérarchie. L’oméga pourra servir de souffre-douleur au reste de la meute, mais il est aussi possible qu’il joue un rôle de médiateur afin de faire baisser les tensions et éviter les hostilités.

C’est avec un réel plaisir que j’ai retrouvé le personnage de Nadège Solignac, tueuse en série implacable dont la noirceur d’âme n’a d’égale que son absence d’empathie. Bien que déclarée innocente par la justice, elle est mise au ban de la société par la rumeur. Mais elle s’en fout, du moment qu’elle peut mener sa vie comme elle l’entend et poursuivre ses « petites affaires ».

Les choses vont toutefois se compliquer quand elle va mettre au monde un fils. Comme toute mère bien attentionnée, la première question qui lui vient à l’esprit et de savoir s’il doit vivre ou si elle doit s’en débarrasser. Ne parvenant pas à trancher, elle opte pour une solution à la Nadège Solignac, s’il survit à sa mise à l’épreuve alors soit, sinon… bin tant pis.

Dès lors le roman va s’articuler autour de trois points de vue, celui de Nadège bien entendu, celui de Cédric, son fils, et – dans une moindre mesure – celui de Julien (le frère de Nadège). Estelle Tharreau nous invite à suivre une intrigue qui va s’étaler sur plusieurs années. Fidèle à son habitude, elle décortique avec intelligence la personnalité de chacun, nous offrant un thriller psychologique d’une rare intensité.

Alpha & Oméga. Nadège & Cédric. Mais la hiérarchie n’est pas figée dans le marbre… Avec l’éducation que lui a prodigué Nadège, il est plus que probable que Cédric se verrait bien devenir l’Alpha… Mais quand ? Et à quel prix ?

L’auteure nous tient en haleine sans tomber dans la facilité de la surenchère, tout se joue en finesse dans une implacable guerre des nerfs. On découvre de nouveaux pans de la face cachée de la très respectable famille Solignac, avec une ultime révélation qui ne manquera pas de vous laisser sur le cul.

Plus le temps passe, plus le lecteur réalise que Cédric est bien le fils de sa mère… pour le meilleur et pour le pire. Une fois de plus, Estelle Tharreau nous offre un roman coup de poing parfaitement orchestré, de la première à la dernière page.

[BOUQUINS] Alma Katsu – Hurlements

Juin 1846. Un convoi de pionniers traverse les Rocheuses en direction de la Californie, malgré les nombreuses mises en garde contre les dangers d’un tel périple. À sa tête, George Donner et James Reed, représentants des familles les plus éminentes, se partagent la gestion des ressources et du bétail. Tandis que le petit groupe s’enfonce dans un territoire de plus en plus sauvage, les personnalités s’affirment, les alliances se créent et le passé que les uns et les autres ont cherché à fuir ne cesse de revenir les hanter.

Une nuit, un des enfants du convoi disparaît. On ne retrouve de lui que des restes, parfaitement nettoyés. Est-ce l’œuvre des Indiens ? Une meute de loups est-elle sur leurs traces ? À moins que cette mort brutale soit signée de l’un d’entre eux… Dans ce cas, comment expliquer cette sensation d’être observés constamment, et les murmures qu’ils entendent sur leur passage ?

À mesure que les réserves s’amenuisent, la tension monte au sein de la communauté. Bientôt, d’autres incidents ont lieu. Pour les pionniers, il est désormais impossible de nier que quelque chose les suit. Et que cette chose a visiblement encore plus faim qu’eux.

D’abord parce que les équipes des éditions Sonatine ont le don de dénicher des pépites.

Ensuite, je dois bien avouer que la quatrième de couverture a titillé ma curiosité.

Je remercie les éditions Sonatine et la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée. Désolé pour ce retour de lecture tardif dû à un emploi du temps personnel et professionnel des plus chargés (en plus du contexte calédonien encore tendu).

À l’instar de Dan Simmons et son roman Terreur, Alma Katsu s’inspire d’une expédition bien réelle qui a mal tourné. Hasard de l’Histoire, les fait se déroulent la même année, 1846. Hasard de la fiction, les deux auteurs ont donné une tournure fantastique / horrifique à leurs romans.

Pour faire simple l’expédition Donner suit un groupe de pionniers partis de Springfield (Illinois) pour rejoindre le Californie qui faisait alors figure de nouvel Eldorado plein de promesses. Mauvaise préparation avant le départ, choix d’itinéraire plus que discutable et mauvais choix au cours de l’expédition vont transformer leur traversée en cauchemar.

Si vous voulez en savoir plus, je vous invite à consulter la page Wikipedia consacrée à ladite expédition, pour plus de détails la page en anglais est beaucoup plus loquace.

Alma Katsu combine des personnages ayant réellement pris part à l’expédition et d’autres issus de son imagination pour tisser son intrigue. Une intrigue qui va rapidement imposer une tension psychologique qui s’apaisera que très rarement. Au contraire, elle ira plutôt crescendo au fur et à mesure que les relations entre les uns et les autres se dégraderont et que les drames s’enchaîneront.

La dimension humaine joue en effet un rôle essentiel dans le déroulé du récit, laissant parfois les éléments horrifiques au second plan sans toutefois les éclipser. Les tensions entre les personnages contribueront autant à l’échec de l’expédition que ce qui les menace.

Mais justement quelle est donc cette menace ? Des loups, des indiens, autre chose ? C’est la question qui taraudera nos braves pionniers avant que la réalité ne s’impose à eux, une réalité bien plus redoutable que tout ce qu’ils auraient pu imaginer.

Et vous, vous voulez un indice ? Conservez le titre et cherchez un film de Joe Dante sorti en 1981. C’est ça sans être tout à fait ça… L’occasion d’ailleurs de saluer l’audace de l’auteure pour le revirement de situation quant à la source du mal.

Alma Katsu ne cède toutefois pas à la facilité, sous sa plume implacable vous découvrirez que les monstres peuvent prendre bien des visages…

Bonne idée aussi ces chapitres en forme de flashback permettant de comprendre les motivations qui ont poussé les principaux acteurs du récit à prendre part à l’expédition.

Ce roman nous offre un huis-clos à ciel ouvert, pas besoin de murs pour isoler nos pionniers, c’est une nature particulièrement hostile qui s’en chargera. Elle sera de fait bien aidée par la nature humaine de certains personnages.

L’auteure nous impose un rythme lent, comme les chariots surchargés des pionniers, tirés par des bœufs au bord de l’épuisement et de la famine. Un rythme qui contribue à nimber le récit d’une aura oppressante à souhait.

Nul besoin de multiplier les effets gores pour que le lecteur ressente l’angoisse grandissante des personnages. Que les amateurs d’hémoglobine se rassurent, ils auront aussi leur lot… et ce ne sera pas un lot de consolation.

Un roman totalement addictif que vous aurez bien du mal à lâcher. Pour ses premiers pas dans la littérature fantastico-horrifique, Alma Katsu tire magistralement son épingle du jeu. J’espère que Sonatine nous fera rapidement découvrir les deux autres romans du même genre de l’auteure.

Un cocktail audacieux entre western et horreur qui respecte les codes de ces deux genres tout en nous offrant une saveur unique.

[BOUQUINS] Thomas Cantaloube – Les Mouettes

Depuis un drame personnel, le capitaine Yannick Corsan est relégué à un simple rôle de formateur à la DGSE. Mais au sein du Service Action, le retour sur le terrain n’est jamais loin, surtout quand on a la confiance du directeur des opérations, Marcel Gaingouin.

À la suite du sabotage d’une usine d’armement conduit par ses soins en Serbie, le renseignement français acquiert la conviction que le groupe djihadiste GSIM prépare une attaque d’envergure au Mali. Une situation d’autant plus préoccupante que Canaque, un jeune agent clandestin, est parvenu à infiltrer l’organisation terroriste, et qu’il est hors de question que celui-ci participe à un attentat. La DGSE n’a pas le choix : elle doit lancer l’exfiltration secrète de Canaque sous les ordres de Corsan.

Confronté à des enjeux diplomatiques et géopolitiques majeurs, ce dernier réussira-t-il sa mission fantôme avant de se faire rattraper par les siens ?

Le pitch me semblait prometteur, même si la référence à la série Le Bureau Des Légendes m’a laissé quelque peu dubitatif.

Je n’ai rien contre cette série qui jouit par ailleurs d’une excellente réputation, disons simplement que je ne l’ai jamais regardée et que je ne la regarderai sans doute jamais. Un refus qui tient à un nom : Kassovitz. Je ne peux pas l’encadrer, à ce niveau c’est viscéral, si je vois sa tronche je coupe le son et l’image.

Je remercie sincèrement les éditions Fleuve et la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée. Et accessoirement pour leur patience au vu du temps que j’ai mis pour enfin proposer un retour de lecture.

D’ores et déjà je tiens à préciser que le fait de ne pas avoir vu Le Bureau Des légendes n’est en rien un obstacle. Si on retrouve dans le roman des personnages présents dans la série (notamment les cadres du Service Action), l’intrigue du bouquin est complétement dissociée de celle de la série et aucune allusion n’est faite au show télévisé.

Thomas Cantaloube nous invite à une immersion dans les arcanes de la DGSE – et tout particulièrement de son Service Action – bluffante de réalisme. Oubliez l’image véhiculée par James Bond et consorts, la vie d’espion est vachement moins glamour, et parfois bien moins trépidante (sauf au cœur d’une opération clandestine forcément).

L’essentiel de l’intrigue est porté par le capitaine Yannick Corsan, un agent qui réintègre le SA après un passage à vide lié à la disparition de son épouse. Un officier qui a déjà fait ses preuves sur le terrain mais qui a tendance à se comporter parfois en électron libre. Heureusement son supérieur et mentor, Marcel Gaingouin, directeur des Opérations, accepte de couvrir ses élans d’improvisation.

L’on découvre aussi au fil des pages et des événements les rouages internes de la DGSE avec notamment cette obsession pour compartimenter l’information ; rares sont ceux à connaître l’ensemble des tenants et des aboutissants d’une opération, chacun sait ce qu’il a besoin de savoir pour mener sa mission à bien.

Le cœur de l’action se situera au Mali après le départ des forces armées française de l’Opération Barkhane, sur place de nombreux signaux laissent à penser qu’un gros coup se prépare, les différents groupes djihadistes et autonomistes semblant prêts à oublier leur différents pour une attaque conjointe contre Bamako.

Dans ce milieu dégoulinant de testostérone, la touche féminine est apportée par le personnage de Mélanie Mathis de la Direction Technique, une jeune recrue qui va faire ses premiers pas sur le terrain auprès de l’équipe de Corsan.

Plus j’avançais dans ma lecture, plus je me disais que Thomas Cantaloube avait de quoi faire de son équipe des personnages récurrents. En refermant le bouquin je suis convaincu qu’il ne peut en être autrement, l’auteur ne peut décemment pas laisser ses lecteurs devant une telle révélation sans y apporter des réponses.

Un roman richement documenté qui parvient, plus ou moins, à démythifier la DGSE, ou tout au moins lui donner un visage humain à travers une galerie de portraits particulièrement soignée. Une fois plongé au cœur de l’action, vous aurez bien du mal à lâcher ce bouquin.

Un peu de vocabulaire made in DGSE pour clore cette chronique. Une légende est un agent infiltré sous une fausse identité dans une structure ou d’une organisation souvent hostile. Une mouette est un agent impliqué dans une opération clandestine.

[BOUQUINS] David Joy – Les Deux Visages Du Monde

Après quelques années passées à Atlanta, Toya Gardner, une jeune artiste afro-américaine, revient dans la petite ville des montagnes de Caroline du Nord d’où sa famille est originaire. Déterminée à dénoncer l’histoire esclavagiste de la région, elle ne tarde pas à s’y livrer à quelques actions d’éclat, provoquant de violentes tensions dans la communauté.

Au même moment, Ernie, un policier du comté, arrête un mystérieux voyageur qui se révèle être un suprémaciste blanc. Celui-ci a en sa possession un carnet dans lequel figurent les noms de notables de la région. Bien décidé à creuser l’affaire, Ernie se heurte à sa hiérarchie.

Quelques semaines plus tard, deux crimes viennent endeuiller la région. Chacun va alors devoir faire face à des secrets enfouis depuis trop longtemps, à des mensonges entretenus parfois depuis plusieurs générations.

Parce que le duo Sonatine / David Joy a déjà fait ses preuves, avant même d’ouvrir le roman on sait que c’est une lecture qui nous prendra aux tripes et nous remuera les méninges.

Je remercie les éditions Sonatine et la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée.

Dans ce roman David Joy aborde de front les thèmes du racisme et des traditions, deux thématiques qui s’opposeront dans cette bourgade de Caroline du Nord en apparence si paisible. En effet pour certains la statue d’un soldat confédéré est une insulte et une ode au suprémacisme Blanc, pour d’autres ce n’est qu’un rappel historique sans aucune arrière-pensée.

Le meurtre brutal d’une jeune étudiante noire et l’agression d’un adjoint du sheriff va exacerber les tensions entre les communautés. S’il y a un racisme affiché et revendiqué dans les mots et dans les faits par certains, il en est un plus insidieux fait de mots anodins pour celui qui les prononce mais qui peuvent blesser celui qui les entend. Il est parfois plus facile d’adopter la politique de l’autruche plutôt que d’affronter la vérité en face, mais quoi qu’il en soit, ce n’est pas parce qu’on ne parle pas de quelque chose que cette chose n’existe pas.

Une fois de plus David Joy trouve les mots justes afin que les lecteurs puissent avoir les deux sons de cloche sans aucun parti pris de sa part (inutile, les faits parlent d’eux-mêmes). Il parvient avec intelligence à nous pousser à nous questionner sur ces réflexions qui ressemblent davantage à des clichés de péquenots incultes qu’à de véritables jugements de valeur ; je doute fort que nous soyons nombreux à ne pas être, au moins une fois, tombé dans le piège de ces raccourcis réducteurs.

Si l’auteur ne néglige pas son intrigue, il faut bien reconnaître que ce sont les échanges entre les différents personnages qui nous interpellent plus que les faits eux-mêmes. Des échanges souvent vifs au cours desquels certains semblent découvrir un fossé qu’ils préféraient ignorer.

L’intrigue à proprement parler va se tisser à travers les deux enquêtes, l’une pour meurtre, menée par l’inspectrice Leah Green, l’autre pour agression dirigée par le sheriff Coggins. Pour la seconde nul besoin d’être le fils illégitime d’Hercule Poirot et de Miss Marple pour deviner qui est à l’origine de l’attaque… mais encore faut-il parvenir à le faire tomber et à identifier ses nombreux complices. Le meurtre en revanche donnera plus de fil à retordre, c’est presque par manque de suspects que l’on viendra à s’interroger sur le véritable rôle d’un personnage.

Pour servir son intrigue David Joy va s’appuyer sur des personnages forts, certains seront d’emblée attachants (je pense aux trois générations de la famille Jones/Gardner, Vess, Dayna et Toya), d’autres méprisables au plus haut point (tels William Dean Cawthorn ou Ash Slade, qui représentent les deux faces d’une même pièce). N’allez surtout pas croire que l’auteur va jouer la carte de la facilité manichéenne, dans leur grande majorité les personnages ne sont ni tout noirs, ni tout blancs, mais plutôt en nuances (plus ou moins foncées) de gris.

Un roman noir qui vous prendra aux tripes et vous fera passer par un large panel d’émotions. Un sujet grave et plus que jamais d’actualité avec la réélection de Donald Trump, traité avec intelligence et beaucoup d’humanité.

[BOUQUINS] Julien Guerville – Mordre

Dans un monde dévasté, Zaïn et son père Yaoru roulent vers Asram. Là-bas, un groupe de survivants aurait trouvé un remède contre la maladie qui ronge Yaoru et lui fait perdre peu à peu son humanité. Père et fils affrontent le froid, le manque de tout. Et les Z qui peuvent surgir à tout moment.

Au long de cette odyssée en terre hostile, Yaoru voit sa vie défiler devant ses yeux : son enfance au cœur des marais, son père tueur de reptiles, la lutte des chamans contre la nature, qu’ils disaient coupable de tous les maux. Dans son délire fiévreux, il prend conscience des décisions qui ont modelé son destin, celui de son fils et peut-être celui de l’humanité tout entière.

S’il est vrai que la littérature post-apocalyptique sauce zombiesque foisonne de titres divers et variés, c’est un domaine auquel peu d’auteurs francophones viennent se frotter. C’est donc essentiellement poussé par la curiosité que je me suis plongé dans ce roman.

Je remercie les éditions Julliard et la plateforme Net Galley pour leur confiance.

J’avoue très honnêtement qu’en sollicitant ce roman je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, le pitch est suffisamment explicite pour situer l’intrigue dans un monde post-apocalyptique en proie à des méchants zombies affamés de chair fraîche. Force est de constater que ce n’est pas vraiment le genre de prédilection des écrivains français, même si certains ont su brillamment tirer leur épingle du jeu (l’exemple le plus récent qui me vient à l’esprit étant le diptyque Les Décharnés de Paul Clément).

En revanche c’est un thème qui ne cesse d’inspirer les auteurs outre-Atlantique, tant et si bien que l’on en arrive à se demander si tout a déjà été fait et raconté en matière de zombies (ils ont même osé le zombie à la sauce guimauve). Mordre, le roman de Julien Guerville vient à point nommé nous prouver qu’il est encore possible de surprendre et d’innover en matière d’apocalypse zombie.

Difficile, pour ne pas dire impossible, de situer le récit aussi bien dans le temps que dans l’espace même si la notion de bayou fait inévitablement penser à la Louisiane. Mais sommes-nous vraiment dans le même monde que celui du roman ? Rien n’est moins sûr – ce qui tendrait plutôt à être rassurant, vu la tournure que prennent les événements.

L’auteur ose jouer la carte du post-apocalyptique écologique, la mutation zombie étant la conséquence plus au moins directe du fait que les hommes se soient détournés de la nature au profit de dieux qu’ils ont inventés. Dit comme ça j’ai bien conscience que ça peut paraître un peu bancal, mais je vous garantis que la sauce prend bien à la lecture du roman.

Au fil des chapitres on alterne entre l’intrigue présente (Zaïn et son père, infecté, sont à la recherche d’une cité sanctuaire) et l’histoire de la famille de Zaïn, son père, Yaoru et le grand-père. Une histoire indissociable du marais et ses crocodiles. D’abord en tant que proies puisque le grand-père est le dernier des Kaijus (les plus grands chasseurs de crocodiles, le bras armé des chamans dans leur guerre contre la nature qu’ils jugent hostile). Une tradition transmise de père en fils jusqu’à ce que Yaoru lance un pavé dans la mare et marque la fin d’un cycle en privilégiant l’élevage au sein d’une ferme qui ne cesse de prospérer. Une histoire de famille au sein de laquelle la communication père-fils est des plus ténues…

Si le relationnel entre les vivants est l’un des thèmes principaux de l’intrigue, le côté post-apo zombiesque ne sert pas uniquement de faire valoir. La survie est bel et bien la préoccupation majeure de Zaïn et Yaoru au cours de leur quête d’Asram, un sanctuaire qui ferait presque office d’Eden au vu de la prolifération Z. Une survie qui passera bien souvent par la confrontation directe avec d’autres survivants.

Si l’origine du fléau Z offre une approche inédite (à ma connaissance en tout cas), on retrouve tous les codes du genre au fil des pages. Julien Guerville parvient à les adapter à son propos en nous livrant un ensemble plutôt convaincant… même s’il demande un peu de temps d’adaptation de la part des lecteurs.

Pas non plus de quoi révolutionner le genre mais le roman vaut le détour ne serait-ce que pour découvrir sa vision du « monde d’avant » et les funestes conséquences de l’idolâtrie des hommes. J’avoue volontiers que c’est un propos qui trouve facilement écho dans ma façon de percevoir les choses en général, et plus particulièrement les religions.

[BOUQUINS] Estelle Tharreau – Contre L’Espèce

Le miracle écologique a eu lieu. Partout sur la planète, des recycleurs démontent l’ancien monde et la nature reprend ses droits. Seuls subsistent les hypercentres où chaque acte de la vie est piloté par huit plateformes numériques.

Mais que se passe-t-il lorsqu’il ne reste plus rien à démonter et que les dirigeants de ces plateformes fomentent des projets génocidaires ?

Quel destin attend John, le recycleur désabusé, Futhi, la jeune aveugle presciente, Olsen, le policier subversif, Ousmane, l’homme qui en sait trop, et Rosa, la ravisseuse du petit Willy ?

Parce que c’est Taurnada et l’occasion de retrouver Estelle Tharreau dans un registre différent.

Je remercie chaleureusement les éditions Taurnada, désormais partenaire de la plateforme Net Galley, pour sa confiance renouvelée.

Si Estelle Tharreau s’est surtout illustrée dans le domaine du polar, souvent sur fond très noir, elle n’est pas pour autant totalement novice dans le registre de la science-fiction. On lui doit en effet le recueil Digital Way Of Life dans lequel elle s’interrogeait sur l’influence grandissante des nouvelles technologies dans notre quotidien.

Avec Contre L’Espèce l’auteure pousse son approche à l’extrême, elle nous offre en effet une dystopie d’une noirceur absolue. Un univers glauque et oppressant à souhait qui laisse bien peu d’espoir aux survivants.

Tout commence pourtant pas si mal – quoique l’on devine qu’il y a un fort prix à payer derrière ce bonheur 100% numérique –, on en viendrait presque à penser que le monde de demain est enfin débarrassé des nombreux travers de celui que l’on connaît aujourd’hui… Bon OK, ce n’est pas forcément vrai pour tout le monde, des privilégiés quasiment sous assistance numérique vivent dans hypercentres où ils ne manquent de rien, quant aux moins bien lotis, ils doivent trimer tant bien que mal pour assurer leur survie.

Comme Oncle Ben l’enseignera à Peter Parker peu avant qu’il ne devienne Spider-Man : « de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités » – rendons à César ce qui appartient à César, Tonton Ben n’a rien inventé, on retrouve la même idée exprimée dans divers contextes historiques de la Bible à la seconde Guerre mondiale en passant par la Révolution Française et la guerre de Sécession – ; présentement un pouvoir quasi absolu entre les mains d’une poignée d’individus à l’égo surdimensionné ne pouvait que déboucher sur un merdier monstre. Et c’est exactement ce qui arrivera…

Estelle Tharreau débute son intrigue un peu avant le Big Bug qui fera basculer le destin de l’humanité. On suit les parcours d’une poignée de personnages évoluant dans des contextes radicalement différents. A priori aucune chance pour qu’ils ne se croisent un jour. Oui mais non, dans la fiction rien n’est impossible, leurs destins vont se retrouver liés, même si cela se fera bien souvent à l’insu de leur plein gré.

Difficile de poser des jalons sur l’intrigue du roman, celle-ci se déroule en effet sur plusieurs années durant lesquelles la situation évoluera (le plus souvent pour se dégrader de façon radicale), qui plus est les divers personnages ne seront pas confrontés aux mêmes conditions selon leur situation. Disons que l’auteure semble prendre un plaisir sadique à réserver le pire à ses personnages, ne laissant rien au hasard afin que le lecteur soit totalement embarqué par son intrigue.

Résultat des courses, plus la situation devient glauque et oppressante, plus l’intrigue devient addictive. Amis lecteurs attendez vous à quelques poussées d’adrénaline et à de nombreuses sueurs froides.

A l’heure où l’intelligence artificielle devient un réel sujet de discussion, voire de préoccupation, le roman d’Estelle Tharreau pourrait bien se poser comme un ultime avertissement contre la dépendance numérique… Nous ne sommes pas encore rendus au point décrit dans le bouquin, mais le fossé se réduit inexorablement. Une réflexion parfaitement résumée par un simple phrase qui revient régulièrement dans le roman : « La question n’est pas de savoir si j’ai le droit de le faire, mais qui pourrait m’en empêcher. »

Avec Terminator James Cameron imaginait les conséquences d’un retournement de la technologie contre l’homme, dans Contre L’Espèce c’est la fin de la technologie qui pourrait bien sonner le glas de l’humanité. A nous, humains, de trouver un entre-deux qui nous permette de profiter des bienfaits de la technologie tout en préservant notre libre arbitre.

Chapeau bas à Estelle Tharreau qui nous livre une dystopie aussi noire que convaincante ; une intrigue totalement maîtrisée, portée par des personnages forts. Une auteure à surveiller pour les amateurs d’anticipation, elle pourrait bien être tentée d’imposer sa griffe dans le monde de la science-fiction.

Petit bémol sur la forme, de trop nombreuses fautes et coquilles résiduelles encore présentes dans la version proposée par Net Galley. Rien de franchement rédhibitoire mais parfois ça pique les yeux… J’espère que le tir aura été rectifié avant diffusion de la version commerciale du roman. Un bémol que je ne pénalise pas dans ma note tant l’intrigue m’a emballé, mais qui prive le roman d’un coup de cœur, voire d’un doublé (coup de cœur / coup de poing).