[BOUQUINS] Julia Bartz – La Reine Du Noir

Pour beaucoup de lectrices, Roza Vallo est une romancière de génie, et peut-être plus encore, une sorte de gourou. Grâce à elle et à son livre La Langue du démon, nombre de jeunes filles et de femmes ont cessé de se considérer comme de petites créatures fragiles pour explorer leur côté sombre, pulsionnel, sexuel. Aussi, quand la grande prêtresse du roman d’horreur féministe décide d’offrir à cinq d’entre elles un séminaire d’écriture dans son manoir de Blackbriar, isolé au milieu des monts Adirondacks, les candidatures affluent.

Peu importe que Vallo soit une figure controversée et que l’endroit traîne une sinistre réputation. Lorsqu’elle est sélectionnée, Alex, une jeune autrice, y voit la chance de sa vie. Mais quand Roza Vallo décide d’instaurer une compétition acharnée, les tensions sont rapidement exacerbées entre les concurrentes. Jusqu’au jour où l’une d’entre elles disparaît…

Parce que c’est Sonatine et l’opportunité de découvrir une nouvelle auteure.

Si la couv’ a immédiatement su capter mon attention, c’est la promesse d’un « huis clos haletant, gothique et féministe » qui aura été l’élément déclencheur à l’acquisition de ce roman.

Je remercie les éditions Sonatine et la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée.

Commençons par ce qui fâche : la quatrième de couverture. À la fois mensongère (il n’y a pas vraiment de tensions entre les concurrentes, au contraire, elles sont plutôt solidaires dans le défi qui leur est imposé) et beaucoup trop bavarde (la disparition d’une candidate ne survient que dans la deuxième moitié du roman).

Heureusement cette maladresse est partiellement compensée pour une couv’ que je trouve superbe. Le ton est donné avant même d’ouvrir le bouquin.

Le mal étant fait, le roman se divise donc en deux parties. Dans la première on fait connaissance avec les cinq participantes à la retraite littéraire organisée par Roza Vallo. On voit leurs relations évoluer tandis qu’elles se plient aux règles draconiennes imposées par la maîtresse de cérémonie. Un huis clos littéraire plutôt paisible même si l’on peut s’interroger sur le comportement et les intentions de Roza Vallo.

C’est au lendemain d’une soirée particulièrement agitée que tout ce petit monde va s’apercevoir qu’une des participantes manque à l’appel. Et ce n’est que le début d’une descente aux enfers vertigineuse. Clairement, l’ambiance et le rythme de l’intrigue changent du tout au tout. On entre alors effectivement dans la phase huis clos haletant, et ce jusqu’à son dénouement.

Les personnages peuvent se diviser en deux groupes, avec les habitants du domaine (Roza Vallo, la cuisinière et la gouvernante) d’un côté, et les participantes à cette fameuse retraite littéraire (par ordre d’apparition : Alex, Poppy, Taylor, Keira et Wren) de l’autre. Sans vouloir en dire trop, là encore ne tenez rien pour acquit, les cartes pourraient être rebattues, et pas qu’une fois… Là encore la promesse féministe est tenue, avec parfois le côté revendicatif du terme.

Le domaine de Blackbriar pourrait presque faire office de personnage à part entière, coupé du monde (c’est encore plus vrai au cœur de l’hiver) et au passé douloureux (les précédents propriétaires ont été retrouvés morts sans que la lumière ait été totalement faite sur ce drame… juste une version officielle bancale à plus d’un titre). C’est justement le domaine et son histoire qui apportent la touche gothique.

La promesse d’un huis clos haletant et oppressant est donc largement tenue. Cerise sur le gâteau, bien souvent indissociable d’un bon huis clos, la dimension psychologique est parfaitement maîtrisée. La tension monte crescendo jusqu’à pousser les personnages (et accessoirement les lecteurs) dans leurs ultimes retranchements.

Le récit est rédigé à la première personne, c’est Alex qui nous fait vivre le déroulé des événements. Si son côté Caliméro m’a parfois agacé (surtout dans la première partie du roman), je reconnais que la construction est bien ficelée, on est en totale immersion au cœur de l’intrigue.

Pour un premier roman, Julia Bartz réussit à imposer sa griffe dans l’univers du noir. Certes on pourrait lui reprocher quelques invraisemblances, mais elles sont rapidement emportées par le déroulé de l’intrigue.

Attention, Madame Bartz, je ne serai pas aussi conciliant avec vos prochains romans…

[BOUQUINS] Marc Levy – La Symphonie Des Monstres

En rentrant chez elle un soir, Veronika découvre la disparition de son fils âgé de neuf ans. Désemparées, elle et sa fille Lilya cherchent à comprendre où Valentyn a été emmené. Elles vont remuer ciel et terre pour retrouver la trace du petit garçon – l’une animée par sa témérité d’adolescente, l’autre par sa détermination de mère. Mais l’ennemi est partout, et Lilya et Veronika ne pourront se fier à personne… ou presque.

Ensemble, elles vont tenter de déjouer « la Symphonie des monstres », un projet bien plus terrifiant qu’une fiction.

Parce que c’est Marc Levy et que ce nouveau roman semble suivre la même voie engagée (même si l’auteur réfute ce terme) que sa trilogie des 9.

Avec sa trilogie des 9 (C’Est Arrivé La Nuit, La Crépuscule Des Fauves et Noa), Marc Levy s’essayait avec une grande efficacité au roman engagé façon techno thriller. La Symphonie Des Monstres, le vingt-cinquième roman de l’auteur, suit cette même voie, la cible désignée étant le régime de Valdimir Poutine et ses exactions en Ukraine.

Il faut dire que les raisons de tirer à boulets rouges sur le tsar du Kremlin ne manquent pas. J’ai ainsi découvert avec consternation que Maria Lvova-Belova et le programme de déportation (reconversion) d’enfants ukrainiens sont bien réels (ce suppôt de Poutine fait d’ailleurs l’objet d’un mandat d’arrêt international depuis mars 2023 au même titre que son maître).

Qu’un tel programme puisse exister de nos jours est déjà une honte, mais je vous garantis qu’en découvrant par le détail ce qui se cache derrière, vous aurez beaucoup de mal à accepter que cela puisse être vrai. Faut vraiment être dégénéré du bulbe pour imaginer un truc pareil !

Valentyn, le jeune fils de Veronika, fait justement partie des victimes de ces rafles perpétrées par les forces russes. Un garçon brillant, mais mutique, à 9 ans, il n’a pas encore prononcé le moindre mot.

Dès lors Veronika et Lilya, la sœur aînée de Valentyn, vont tout mettre en œuvre pour le retrouver. Quitte à agir parfois de façon pas franchement coordonnée… L’éternel problème des parents confrontés à un(e) adolescent(e) qu’ils n’ont pas vu grandir. Cerise sur le gâteau, se retrouver en territoire occupé par les forces ennemies n’aide pas franchement à l’épanouissement familial.

Dans ce roman j’ai beaucoup aimé les personnages de Valentyn et Lilya, deux enfants au caractère bien trempé et à la personnalité affirmée. Si je peux sans mal imaginer la détresse d’une mère face à de tels événements, je dois pourtant reconnaître que le personnage de Veronika ne m’a pas inspiré outre mesure.

L’intrigue du roman se déroulant en Ukraine, je n’ai pas été plus surpris que ça de découvrir que Vital (l’un des 9, résidant avec son frère et leur gouvernante dans un luxueux manoir aux abords de Kyiv) ait un rôle à jouer dans le déroulé des événements. Je n’en dirai pas plus, mais ce n’est pas le seul membre des 9 qui sera amené à intervenir pour aider Veronika à retrouver son fils.

Marc Levy lève ainsi le voile sur un aspect méconnu du conflit, une guerre qui se joue sur le front numérique. L’existence des hackers russes au service de Poutine est désormais un secret de Polichinelle, les Ukrainiens ne sont pas en reste, depuis le début du conflit ils ont créé une véritable armée numérique (IT Army) pour contrer leurs homologues russes… et plus si cela peut nuire à l’envahisseur.

Une fiction fortement ancrée dans la réalité et l’actualité, rondement menée par son auteur. Pas forcément de quoi provoquer de brusques poussées d’adrénaline, mais son intrigue devrait toutefois vous tenir en haleine jusqu’au clap de fin.

Un roman qui ne devrait laisser personne indifférent par les thèmes qu’il aborde. À son échelle le bouquin fait office de barrage contre l’ignorance, après l’avoir lu vous ne pourrez plus vous réfugier derrière l’excuse foireuse du « On ne savait pas ». Même s’il faut bien avouer qu’au niveau individuel on ne peut pas faire grand-chose pour faire bouger les choses.

Pas de classico opposant Marc Levy et Guillaume Musso cette année, ce-dernier ayant travaillé sur la transposition en roman graphique de La Vie Secrète Des Ecrivains, toujours pour les éditions Calmann-Lévy.

[BOUQUINS] Nikki Erlick – La Mesure

« Il est désormais difficile d’imaginer un avant, un monde dans lequel elles n’étaient pas encore là. Quand elles firent leur apparition, personne n’avait la moindre idée de ce qu’il fallait faire de ces étranges petites boîtes. Elles étaient arrivées pendant la nuit, par millions, dans toutes les régions et tous les pays. Sur chacune, était inscrit un message simple, quoiqu’énigmatique, rédigé dans la langue maternelle de son destinataire :

À l’intérieur se trouve la mesure de votre vie.

Chaque boîte contenait une cordelette, dissimulée sous un fin tissu d’un blanc argenté, si bien que celui qui soulevait le couvercle réfléchissait à deux fois avant de regarder ce qu’il y avait dessous. Car il ne pourrait plus jamais revenir sur ce geste-là. »

Si le concept de base n’est pas totalement innovant, j’étais curieux de découvrir comment Nikki Erlick comptait aborder cette nouvelle affaire de « prédestination ».

Je remercie Fleuve Edtions et la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée.

Imaginez qu’un matin en vous levant vous trouviez, devant votre porte, une boîte fermée avec comme unique inscription « À l’intérieur se trouve la mesure de votre vie »… Trois possibilités s’offrent alors à vous :

  • Vous ouvrez la boîte et découvrez qu’elle contient un long segment de corde,
  • À l’inverse, vous vous retrouvez face à un court segment de corde,
  • Vous n’ouvrez pas la boîte.

Quel sera votre choix ?

C’est à cette épineuse question que devront répondre tous les habitants, âgés de 22 ans et plus, de la planète. Une seule certitude s’impose à l’esprit de tous : plus rien ne sera jamais pareil.

Si l’idée de base classe le roman dans le registre de la science-fiction, Nikki Erlick choisit de placer l’humain – pour le meilleur et pour le pire – au cœur de son approche.

Pour cela elle opte pour un roman choral, donnant voix à huit individus, qui se connaissent ou pas, qui se rencontreront ou non, courts et longs segments. Quel sera l’impact de ces boîtes sur leur vie personnelle et professionnelle, sur leurs projets et leurs ambitions ? Comment vivre en connaissant (ou pas) l’âge approximatif de sa propre mort et celle de ses proches ?

Paradoxalement en plaçant la mort au centre de son intrigue, l’auteure nous livre une ode à la vie riche en émotions. Si dans l’ensemble les personnages renvoient plutôt une image flatteuse de l’humain, il fallait bien un mouton noir dans le lot. Un candidat à la présidentielle qui va utiliser le prétexte de ces boîtes pour servir ses ambitions personnelles en jouant avec la peur des électeurs (un principe malheureusement vieux comme le monde).

Nikki Erlick réussit à nous faire oublier notre envie de savoir d’où viennent ces foutues boîtes et comment elles sont arrivées à leurs destinataires, la question se pose bien entendu durant quelques chapitres, avant d’être éclipsée par la vie de ses personnages. Si le récit est empreint d’une certaine noirceur avec une pointe de cynisme, il se veut aussi formidablement optimiste ; on serait presque dans le registre du feel good 2.0.

Pour un premier roman, l’auteure impose sa griffe avec une intrigue brillamment menée de bout en bout. Une lecture qui va amener les lecteurs à se poser des questions, pas seulement sur le choix initial qui est offert aux personnages du roman, mais aussi sur la façon d’aborder la vie et l’avenir. Ça ne durera peut-être qu’un temps, mais c’est déjà un sacré tour de force.

Dans le roman, Wes Johnson cite l’écrivain américain Ralph Waldo Emerson pour qui le plus important « n’est pas la durée de la vie, mais sa profondeur. » Une idée largement inspirée de Sénèque pour qui : « La vie ressemble à un conte ; ce qui importe, ce n’est pas sa longueur, mais sa valeur. »

Plus près de nous, Jacques Brel déclara, au cours d’une interview en 1971 : « Ce qui compte, c’est l’intensité d’une vie, pas la durée d’une vie. »

Je vous laisse méditer ces belles paroles. Si ce n’est déjà fait, je ne peux que vous encourager à découvrir ce roman.

[BOUQUINS] Gilles Legardinier – Mon Tour De Manège

C’est bien connu, on ne choisit pas sa famille. On ne choisit pas non plus les lettres que l’on reçoit. Amandine va en recevoir une, une seule, qui va l’obliger à se demander qui elle est, ce qu’elle attend de la vie, ce qu’elle tient de ses parents, ce qu’elle espère des hommes, ce qu’elle doit à ses amies, si la couleur citrouille lui va bien, où vivent réellement les écureuils, si elle croit aux fantômes, combien de temps elle peut tenir dans l’eau glacée, ce que l’on gagne lorsqu’on passe la barre des 100 contraventions, quel est le vrai goût des croquettes pour chat, et surtout ce qu’elle est prête à endurer pour avoir une chance de se construire une vie qui lui ressemble vraiment. Une seule lettre pour choisir son destin, car elle le devine, il n’y aura pas de deuxième tour de manège.

Parce que Gilles Legardinier fait partie de ces écrivains qui me sont devenu incontournables, plus encore quand l’auteur renoue avec le roman feel good.

Si Gilles Legardinier n’a plus rien à prouver en matière de roman policier ou de roman d’aventures, c’est clairement dans la littérature feel good qu’il excelle et que ses lecteurs l’attendent avec impatience.

Après la noirceur absolue de Jacques Saussey, il fallait bien l’aura lumineuse de Gilles Legardinier pour apporter une lueur d’espoir dans les ténèbres de l’âme humaine. J’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le répéter, mais les romans de Gilles Legardinier devraient être décrétés d’utilité publique et faire l’objet d’un remboursement par la Sécurité Sociale (et tant pis pour son trou insondable).

Comme à chaque fois, l’auteur réussi à nous plonger dans la peau de ses personnages, aussi différent puissent-ils être de nous. En l’occurrence je n’ai guère de points communs avec Amandine et pourtant la magie a opéré une fois de plus. J’ai vécu à fond ses mésaventures.

Et quelles mésaventures ! Tout commence par un courrier qui lui fixe un rendez-vous chez le notaire. Un rendez-vous qui va complètement chambouler son quotidien, mais aussi balayer ce qu’elle tenait pour acquis.

Fidèle à son habitude, Gilles Legardinier place l’humain au cœur de son récit, l’occasion de porter un regard affûté sur l’amour, l’amitié, la famille, le poids des secrets. Sans jamais se départir d’un humour ravageur (sourires et franches rigolades seront de la partie), l’auteur aborde des thèmes qui nous concernent tous. De même on se prend souvent à se poser les mêmes questions qu’Amandine.

A ce titre, j’ai beaucoup aimé la définition que M. Forcetti, le nouveau voisin d’Amandine, donne de la famille :

Pour apporter de la bonne humeur même dans les pires moments de doute, vous pouvez compter sur la joyeuse bande des Patates. Il n’y a pas qu’Amandine qui connaît de grands bouleversements dans son quotidien, mais il faut plus que ça pour démoraliser ou désolidariser cette petite bande d’amies.

Le parcours d’Amandine ne sera pas un long fleuve tranquille, entre une veuve hargneuse qui s’estime spoliée et un amoureux transi un tantinet envahissant, elle aura fort à faire pour tracer sa route.

Heureusement, elle ne sera pas seule face à l’adversité, outre ses fidèles Patates, elle pourra aussi compter sur l’aide et le soutien de son mystérieux voisin, d’un jeune homme serviable rencontré au fil d’un lancer de boîte de raviolis et même du fils du défunt qui n’hésitera pas à se dresser contre la teigneuse matriarche.

Du Gilles Legardinier comme on l’aime, humain, drôle et intelligent. J’ai profité d’un week-end à rallonge pour dévorer le bouquin d’une traite. Et c’est avec un sourire béat aux lèvres que je l’ai refermé. Quelques effets secondaires s’opposent à une lecture dans les lieux publics, outre les crises fous rires incontrôlés susceptibles de survenir à tout moment, votre béatitude pourrait bien se retourner contre vous (c’est mal vu en ces temps de sinistrose et de morosité ambiante… et c’est pour ça que c’est si bon).

Gilles, mon cher Gilles, je n’ai aucune honte à le dire : mon manège à moi, c’est toi ! (Pardon Édith, je n’ai pas pu résister).

[BOUQUINS] Jacques Saussey – Ce Qu’Il Faut De Haine

Ce matin-là, comme tous les dimanches, Alice Pernelle s’éclipse de la maison de ses parents pour aller courir avec son chien. Mais en arrivant au bord de la Cure, cette rivière qui traverse son village natal, un tableau macabre lui coupe les jambes et lui soulève l’estomac. Un corps écartelé et grouillant de vers gît sur la rive.

Alors que les enquêteurs en charge de l’affaire font de glaçantes découvertes et se confrontent à des témoignages décrivant la victime comme une femme impitoyable, les habitants de Pierre-Perthuis, petit hameau du Morvan, sont ébranlés. Les visages se ferment. Les confidences se tarissent.

Hantée par les images de ce cadavre, Alice a pourtant besoin de réponses pour renouer avec l’insouciance de sa vie d’étudiante. Au risque d’attirer l’attention de l’assassin sur elle…

Parce que c’est Jacques Saussey, un incontournable de la littérature policière francophone.

Comme le pitch a titillé ma curiosité et qu’il s’agit d’un one-shot, je me suis laissé tenter sans opposer la moindre résistance.

Je remercie les éditions Fleuve et la plateforme Net Galley pour leur confiance renouvelée.

Le moins que l’on puisse dire c’est que ça commence fort, très fort même, avec la découverte d’une scène de crime particulièrement sordide. Et ce n’est que le début, les enquêteurs vont découvrir un mode opératoire plus pervers que tout ce qu’ils auraient pu imaginer.

L’enquête autour de ce crime va se dérouler en simultané à Paris (c’est la brigade criminelle qui va être saisie du dossier) et dans le Morvan (via la gendarmerie).  L’une des grandes questions autour de ce crime sera en effet de faire le lien entre la victime qui vivait et travaillait à Paris, et la commune de Pierre-Perthuis où le corps a été retrouvé.

Au fil de leur enquête, les policiers vont découvrir que la victime était une femme détestée de tous. Il faut dire que les RH d’entreprises en difficulté la recrutaient pour mettre en place un plan d’épuration du personnel. Plan qu’elle exécutait sans une once d’empathie ou de considération.

Il est vrai qu’en découvrant le personnage le lecteur n’a pas vraiment envie de lui souhaiter tout le bonheur du monde, mais de là à lui souhaiter une fin aussi horrible, il y a un pas. Un pas que l’assassin a franchi avec une détermination sans faille, il en faut de la haine pour mettre en place une vengeance aussi impitoyable.

Les chapitres consacrés à l’enquête (ou plus exactement aux enquêtes) sont entrecoupés par l’enquête d’Alice (la jeune femme qui a découvert le corps) mais aussi par des chapitres donnant la parole à notre assassin.

Jacques Saussey opte pour une approche directe et des chapitres courts afin de maintenir le lecteur en apnée. Lecteur qui devra avoir le cœur (et les tripes) bien accroché, l’auteur ne nous épargne rien dans le calvaire qu’a subi la victime.

Une intrigue maîtrisée de bout en bout dont le dénouement vient balayer tout ce que l’on tenait alors pour acquis.

J’avoue ne pas avoir eu des masses d’empathie pour le personnage de Marianne Ferrand, la capitaine de la Crim’ en charge de l’enquête. Un peu plus pour le gendarme Gontran de Montboissier et beaucoup plus pour la jeune Alice Pernelle.

Les personnages secondaires ne servent pas uniquement de faire-valoir, ils ont un réel rôle à jouer dans le déroulé de l’intrigue.

Une lecture totalement addictive, j’ai quasiment dévoré le bouquin d’une traite.

[BOUQUINS] Arthur Caché – Une Bonne Raison De Mourir

De quoi ça cause ?

Quand un ancien géologue disparaît mystérieusement près de Paris, Béryl, jeune chef de groupe à la Crim’, se saisit aussitôt de l’affaire.

Assistée de Rudy, son adjoint au passé tourmenté, puis d’Ara, un ancien flic reconverti dans le trafic de contrefaçons, elle remonte la piste d’une compagnie pétrolière en Turquie.

Mais tandis que les découvertes troublantes se multiplient et que les cadavres s’accumulent, des profondeurs de la mer Noire surgit un terrible secret…

Béryl comprend alors que le plus effroyable des comptes à rebours a déjà commencé…

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Parce que c’est Taurnada et l’occasion de découvrir un auteur que je ne connais pas.

Ma Chronique

Je remercie les éditions Taurnada, et tout particulièrement Joël, pour leur confiance renouvelée.

Découvrir l’univers littéraire d’un auteur est toujours plus ou moins source de questionnements, mais quand celui-ci rejoint une maison d’édition en qui j’ai une totale confiance, les doutes sont vite remplacés par la curiosité. C’est donc totalement confiant que j’ai abordé le roman d’Arthur Caché.

Commençons par un petit bémol indépendant de l’auteur. La quatrième de couv’ (je sais que c’est un exercice délicat pour un éditeur) est beaucoup trop « bavarde ». Elle fait en effet état d’événements que le lecteur ne découvrira que dans la dernière partie du roman. Je n’irai pas jusqu’à parler de spoilers (ça ne m’a en rien gâché la surprise), mais peut-être qu’un lecteur plus affûté aurait eu la puce à l’oreille.

Si l’intrigue démarre de façon plutôt classique, les choses vont rapidement se compliquer pour Béryl et son groupe d’enquête. Tout commence par un appel et un message laissé à l’intention du commandant Béryl Schaeffer, puis l’appelant disparaît de la circulation avant d’être retrouvé mort quelque temps plus tard. Une intrigue qui débute en mode diesel avant de réellement trouver son rythme de croisière une fois qu’elle se déplacera en Turquie.

Une enquête complexe du fait de dimensions économiques et politiques qui viennent se greffer sur l’aspect purement policier. Une enquête qui va se dérouler entre la France et la Turquie, et qui pourrait bien impliquer de grosses entreprises de l’industrie pétrolière. Et encore, ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

Les trois principaux enquêteurs, Béryl et son adjoint, Rudy, assisté par Ara, un ex-flic turc, ont des personnalités torturées comme on les aime. Chacun doit vivre avec son passé et ses drames personnels pour aller de l’avant.

Pour Béryl l’enquête va s’avérer doublement éprouvante, celle-ci lèvera en effet le voile sur une facette guère reluisante de la personnalité de son défunt père, une figure patriarcale qu’elle idolâtre… avant de réaliser qu’il avait, lui aussi, son côté obscur.

Arthur Caché nous livre une intrigue parfaitement maîtrisée et richement documentée. Une intrigue qui ne manquera pas de vous surprendre avec un final (heureusement 100% fictif) en apothéose. Quand les intérêts économiques et politiques priment sur l’aspect humain, le résultat n’est jamais beau à voir (et cela ne relève malheureusement pas que de la fiction).

La plume de l’auteur s’adapte au rythme de l’intrigue et permet une lecture parfaitement fluide. En revanche, force est de reconnaître que les cliffhangers en fin de chapitre (comme par exemple : « Elle ne le savait pas encore, mais un étrange événement… ») produisent un effet contraire à celui escompté. On lit un thriller, on se doute bien qu’il va se passer un truc nouveau, inutile d’appâter le lecteur avec des accroches limites marketing !

Finalement j’ai eu raison de faire une fois de plus confiance aux équipes des éditions Taurnada, elles ont eu le nez creux en invitant Arthur Caché à les rejoindre. Je guetterai désormais les prochains romans de l’auteur, qu’ils soient avec ou sans Béryl Schaeffer.

Si la couv’ fait bien référence à l’industrie pétrolière, dans le présent roman la clé de voûte de l’intrigue n’est pas un puit de forage mais une plateforme pétrolière.

[BOUQUINS] Bernard Werber – Le Temps Des Chimères

Que deviendrait le monde si l’être humain changeait de forme ?

C’est le projet fou d’Alice Kammerer, jeune et brillante scientifique, qui parvient, au lendemain de la troisième guerre mondiale, à inventer de nouvelles espèces hybrides : des chimères, mi-homme mi-animal.

Tandis qu’elle assiste, fascinée, à l’évolution de ces bébés pourvus d’ailes, de griffes ou de nageoires, un monde différent se construit.

Il est à la fois porteur d’alliances et de conflits, de passion et d’espoir…

Mais quelle place l’ancienne humanité pourra-t-elle conserver face à ces nouveaux « voisins » ?

Malgré une production quelque peu inégale, Bernard Werber ne m’a jamais franchement déçu. Si je suis encore loin d’avoir lu tous ses romans (surtout parmi les plus anciens), j’essaye depuis quelques années d’être fidèle au poste.

Ce n’est pas la première fois que Bernard Werber suggère que la survie de l’humanité passe par une « évolution » de l’espèce humaine. Dans la trilogie Troisième Humanité, la réponse à la menace passait par les micros humains, avec Le Temps Des Chimères l’auteur va encore plus loin dans son idée évolutive.

Ce n’est d’ailleurs certainement pas un hasard si dans les deux cas la scientifique à l’origine de projet se nomme Kammerer (Aurore dans Troisième Humanité, Alice dans Le Temps Des Chimères).

Le fil rouge de l’œuvre de Bernard Werber, l’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, en perpétuelle évolution grâce à la persévérance de la famille Wells, sera bien entendu de la partie. Des pauses culturelles aussi instructives que distrayantes, l’auteur à un véritable don quand il s’agit de vulgariser des thèmes a priori complexes.

Ami(e)s lecteurs et lectrices, vous l’aurez sans doute compris, avec ce roman l’auteur s’inscrit clairement dans le registre de la science-fiction, donc si vous êtes hermétique à ce genre vous pouvez d’ores et déjà passer votre chemin.

Force est de reconnaître que l’hybridation imaginée par Alice Kammerer franchit allégrement les frontières entre réel, plausible et imaginaire pour entrer de plain-pied dans cette dernière catégorie. Au départ j’ai eu quelques réticences, pensant que ce serait quand même un tantinet too much à accepter, mais Bernard Werber sait y faire pour nous convaincre d’ouvrir en grand les portes de notre imagination.

L’intrigue du roman s’étend sur une cinquantaine d’années. Au fil des pages, nous suivrons le périlleux chantier du projet Métamorphosis, puis l’évolution des hybrides dans un contexte post-atomique. Il sera bien sûr question des relations entre les trois espèces hybrides (Aerials, Diggers et Nautics), mais aussi de leurs liens avec les humains (les Sapiens).

Les hybrides sauront-ils tirer des leçons des erreurs des Sapiens ? Ou reproduiront-ils ces mêmes erreurs ? Comme vous vous en doutez certainement, les choses ne vont pas se passer exactement comme l’imaginait Alice Kammerer… ce ne serait pas marrant autrement !

Pour tout vous dire j’ai parfois eu du mal avec le personnage d’Alice, par moment ses réactions semblent en totale déconnexion de la réalité. Et comme elle est plutôt impulsive et peu à l’écoute des conseils des autres, ça fait parfois des étincelles. À sa décharge, il faut bien avouer qu’elle va souvent se retrouver confrontée à des situations totalement inédites pour un être humain.

Ne perdons pas de vue le double sens du mot Chimère, certes il peut désigner la créature hybride de la mythologie grecque, mais il est aussi synonyme d’illusion ou encore de grands projets séduisants mais totalement irréalisable.

Si Le Temps Des Chimères ne se classe pas dans le best of the best de Bernard Werber, ça reste pour moi une lecture très agréable. À aucun moment je ne me suis ennuyé, bien au contraire, j’avais toujours envie d’aller plus loin afin de découvrir le fin mot de l’histoire.

En parlant de fin, je trouve que celle-ci aurait mérité d’être un peu plus étoffée. Je ne reste pas sur ma faim, mais un ou deux chapitres supplémentaires n’auraient pas été de trop.

[BOUQUINS] Ragnar Jonasson & Katrin Jakobsdottir – Reykjavik

Reykjavík,1956. Une jeune fille disparaît sans laisser de trace.

Trente ans plus tard, le mystère est toujours la plus grande affaire non résolue d’Islande.

Adepte de la littérature nordique, ça faisait déjà quelque temps que j’avais envie de découvrir l’univers littéraire de Ragnar Jonasson.

Le pitch de ce roman écrit à quatre mains a titillé ma curiosité, et voilà.

Je remercie les éditions de La Martinière et la plateforme Net Galley pour leur confiance. Même si concrètement ce n’est pas le bouquin obtenu par leur biais que j’ai lu. Il serait temps que les éditeurs comprennent que le PDF c’était avant… aujourd’hui, j’ai autant envie de lire un roman au format PDF que de zieuter le dernier Marvel sur un vieux téléviseur noir et blanc avec un son crachotant. J’ai donc attendu la sortie commerciale du roman pour me le procurer au format epub.

Même si je n’ai jamais lu de romans de Ragnar Jonasson je le connais de nom et de réputation, il est en effet un incontournable de la littérature policière en Islande. Le nom de Katrin Jakobsdottir m’était quant à lui totalement inconnu. Et pour cause, elle est la chef du gouvernement islandais (Première ministre) depuis 2017. Les deux auteurs partagent la même passion pour la littérature policière.

Il faut un petit temps d’adaptation pour se familiariser avec les personnages et retenir leurs noms et rôles. D’autant qu’en Islande le nom patronymique n’est quasiment pas utilisé, celui-ci servant uniquement à établir le lien de parenté avec le père (parfois la mère). Ainsi la terminaison son signifie fils de (Jonasson, fils de Jonas) alors que dottir renvoie à fille de (Jakobsdottir, fille de Jakob). Les Islandais s’appellent usuellement par leur prénom et ne connaissent que le tutoiement.

J’ai été surpris d’apprendre que, comme les États-Unis, l’Islande avait, en 1908, voté une loi de Prohibition interdisant la vente d’alcool, loi entrée en vigueur en 1915 et abolie en 1935. Sauf en ce qui concerne la bière, il faudra attendre mars 1989 pour que sa vente soit de nouveau autorisée en Islande.

Pour contourner cette interdiction, dans les années 80 les pubs servaient une boisson appelée bjorliki, un mélange de bière sans alcool et de spiritueux (vodka, whisky…). À la vôtre !

Et si on parlait du bouquin après ces digressions culturelles ?

Tout commence en août 1956, quand Kristjan, un jeune policier, débarque sur l’île de Videy afin d’enquêter sur la disparition d’une adolescente, Lara. Une disparition qui restera inexpliquée et qui va émouvoir toute l’Islande (il faut dire que le pays est réputé pour une criminalité quasi inexistante).

Trente ans plus tard, Valur, un jeune et ambitieux journaliste, se lance dans une série d’articles sur la disparition de Lara. Il garde le secret espoir de clôturer sa série en apothéose avec des révélations inédites.

Dans la première partie du roman on suit donc l’enquête de Valur qui, interrogeant tous les protagonistes présents en 1956, va essayer de retracer les derniers jours de Lara… et, pourquoi pas, lever le voile sur cette mystérieuse disparition.

Le lecteur avisé aurait pu souffler au jeune homme : « Souviens-toi du Trône de Fer. », mais le roman de G.R.R. Martin ne paraîtra qu’en 1996, dix ans plus tard.

Je ne vous parlerai pas de la seconde partie du roman, car cela m’obligerait à dévoiler un élément clé de l’intrigue.

Le choix de l’année 1986 ne doit rien au hasard, non seulement c’est l’année du bicentenaire de Reykjavik, mais c’est aussi l’année où les deux hommes les plus puissants de la planète, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, vont se rencontrer en tête à tête dans la capitale islandaise. Tous les regards sont alors tournés vers cette petite île jusqu’alors méconnue.

Si le roman ne révolutionne sans doute pas le genre, il n’en reste pas moins bien ficelé avec une intrigue qui nous réservera quelques belles surprises et un duo d’enquêteurs des plus attachants.

Les autres personnages du roman ne servent pas juste de faire-valoir à l’intrigue, les auteurs ont pris soin de travailler leurs personnalités.

Pour l’anecdote, le roman a été écrit en grande partie pendant le confinement suite à la pandémie de COVID-19. Je ne sais pas comment Ragnar et Katrin (optons pour la mode islandaise en les appelant par leurs prénoms) se sont partagé le travail, mais l’écriture est d’une grande fluidité et parfaitement linéaire (dans le bon sens du terme, pas de décrochage entre les paragraphes ou les chapitres).

Au final j’ai trouvé ce polar fort sympathique et hautement addictif, c’est à contrecœur que je le lâchais pour satisfaire aux obligations du quotidien. J’attends maintenant avec impatience de lire un roman coécrit par Maxime Chattam et Élisabeth Borne (pour le titre j’ai pensé à 49.3… ne me remerciez pas) !

[BOUQUINS] Cyril Carrère – Avant De Sombrer

Lorsque Jérôme Cazenave se réveille dans une chambre d’hôpital, tout lui revient à l’esprit. L’échange téléphonique houleux avec sa femme. L’urgence de la situation. Sa terrible sortie de route en rentrant de Nîmes. C’est en tout cas ce qu’il soutient au médecin qui le regarde avec circonspection.

Mais quand un avocat qui prétend le connaître s’invite à son chevet pour lui présenter une autre version de l’histoire, la confusion s’installe. Non, il n’a pas eu d’accident de voiture. Il a été violemment agressé à Lannemezan, dans la prison où il purge une longue peine… pour le meurtre de son épouse.

Afin de recouvrer sa liberté, Jérôme doit résoudre les mystères d’un passé qui lui est étranger. Au risque de faire ressurgir le monstre qui l’a englouti…

Parce que ça fait déjà quelque temps que j’ai envie de découvrir l’univers littéraire de Cyril Carrère. Comme souvent dans ces cas-là je commence par la fin et le dernier roman en date.

Mourir ne me fait pas peur, même si je ne suis pas particulièrement pressé de finir dans un cendrier municipal. À quoi bon avoir peur de quelque chose qui est de toute façon inéluctable ? Par contre ne plus être maître de mon corps et de mon esprit est quelque chose qui m’effraie, d’autant plus que la France est encore à la ramasse en matière de législation autour de l’euthanasie.

C’est le cauchemar que Cyril Carrère inflige à son personnage, Jérôme Cazenave. Le gars se réveille dans un hôpital, convaincu d’avoir été victime d’un accident de la route. Et v’là t’y pas qu’on lui annonce qu’il a été agressé en prison, où il purge une peine pour le meurtre de sa femme. On appelle ça le syndrome des faux souvenirs, tout ce que vous teniez pour vrai n’est qu’une mise en scène imaginée par votre esprit, un mensonge qui s’impose en lieu et place de la vérité.

Si d’autres thématiques médicales sont abordées dans le roman (traitement de la douleur, essais cliniques avec la maladie de Crohn en guise de fil rouge), ce n’est que la toile de fond d’un thriller qui vous tiendra en haleine de la première à la dernière page.

La première partie pose donc le cadre de l’intrigue et une partie de ses acteurs (Jérôme bien entendu, Sylvie la psychologue et Serge, l’avocat). Puis la seconde partie nous renvoie deux ans plus tôt (2019) alors que le lieutenant Cazenave est dépêché sur une scène de crime, rapidement son enquête va trouver écho dans sa vie personnelle et l’AVC dont a été victime sa conjointe en réaction à un essai clinique. Retour en 2021 pour la suite du roman, avec un Jérôme un peu perdu qui va devoir, avec l’aide de Sylvia, se retrouver.

Ce mauvais tour que lui joue sa mémoire va aussi être l’occasion pour Jérôme de se redécouvrir… et de se remettre en question. Malheureusement, il va aussi réaliser qu’il est loin d’être hors de danger, son enquête de 2019 a attiré l’attention d’ennemis puissants et déterminés.

Personnellement, c’est surtout le personnage de Sylvia qui a soulevé le plus d’interrogations au fil de ma lecture. On comprend rapidement qu’elle cache un secret, au départ on en vient même à franchement douter de sa loyauté. Puis peu à peu Cyril Carrère lève le voile, on réalise que si elle poursuit le même combat que Jérôme, son jeu n’est pas pour autant limpide.

Cyril Carrère nous offre un roman parfaitement maîtrisé avec une intrigue bien ficelée, des personnages forts (certains attachants, d’autres méprisables), et une construction qui contribue à donner un rythme soutenu à l’ensemble.

L’auteur ne ménage pas ses personnages, attendez-vous à quelques brusques poussées d’adrénaline. Petit conseil pour les vieux de la vieille, gardez à l’esprit le slogan publicitaire du liquide Vaisselle Paic : « Quand y en a plus, y en a encore ! ». J’dis ça, j’dis rien…

Une belle découverte, je garderai un œil attentif sur les prochains romans de Cyril Carrère (je ne vais pas m’engager à lire les précédents, je sais que je ne trouverai jamais le temps pour ça). Je vous assure que ce n’est pas ce roman qui vous fera sombrer dans les bras de Morphée… par contre je ne promets rien quant à d’éventuelles nuits blanches.

[BOUQUINS] Ferenc & François Sanz – Soigne, Maltraite Et Tais-Toi !

Céline Boussié a toujours eu la fibre sociale. Ce qu’elle aime, c’est aider les autres. En 2008, elle intègre l’IME de Moussaron pour prodiguer des soins aux résidents polyhandicapés.

Mais, alors qu’elle pensait avoir décroché le job de rêve, c’est une réalité tout autre que découvre Céline : à Moussaron, les équipements et locaux sont vétustes, le personnel insuffisant et, de fait, les pensionnaires subissent des traitements indignes.

Pendant 5 ans, elle essaiera de composer avec ce peu de moyen. Pendant 5 ans, on lui reprochera de se mêler de ce qui ne la regarde pas. En 2013, pour Céline, lancer l’alerte devient une nécessité.

Les réactions ne se feront pas attendre : sanctions financières, menaces, vandalisme… Elle sera licenciée puis inculpée pour diffamation – comme trois autres employé.es avant elle.

Mais elle ne baissera pas les bras et n’aura de cesse de se battre pour que cesse cette maltraitance institutionnelle et que soit reconnu son statut de lanceuse d’alerte.

Je remercie les éditions La Boîte À Bulles et la plateforme Net Galley pour leur confiance.

En lisant cette BD il est capital de ne jamais perdre de vue qu’il ne s’agit malheureusement pas d’une fiction, c’est la triste réalité que Céline Boussié découvrira en entrant à l’IME de Moussaron.

Le bouquin s’ouvre sur une préface de Nicolas Bourgouin, journaliste d’investigation qui a rencontré Céline Boussié dans le cadre d’un documentaire sur la maltraitance des enfants handicapés (Zone Interdite du 19 janvier 2014 sur M6).

Septembre 2017. Procès de Céline Boussié, poursuivie pour diffamation. Son avocat demande et obtient la diffusion du reportage de Nicolas Bourgouin pour Zone Interdite. Le ton est donné, d’entrée on se prend une méga-claque dans la gueule. On est sonné. Comment de telles pratiques sont-elles encore possibles de nos jours ?

Le plus abject demeure sans doute la réaction faussement indignée de l’avocat de l’IME (Institut Médico-Educatif) : « Madame la présidente, je ne vois pas en quoi il faut être choqué. Il s’agit de pratiques courantes… Les personnes handicapées sont partout traitées de la même manière… »

Flash-back. Les auteurs donnent la parole à Céline Boussié afin qu’elle livre son témoignage sur son expérience avec l’IME Moussaron et ses conséquences.

2008. Céline décroche le job de ses rêves dans un cadre idyllique. Elle vient en effet d’être embauchée comme aide médico-psychologique par l’IME Moussaron. L’idéal pour cette mère de famille qui a toujours eu une fibre sociale très développée.

Rapidement Céline va se rendre que l’image d’Épinal n’est qu’une façade. Malgré une situation financière apparemment confortable, les conditions d’accueil et de prise en charge des patients sont précaires et inadaptées, le manque de personnel et flagrant. Elle va aussi relever des actes de négligence et de maltraitance de la part de certains soignants.

Je vous laisse découvrir la suite qui est tout aussi hallucinante… Et après des affaires pareilles, on nous demande de faire confiance à la justice. C’est pas gagné messieurs et mesdames les dirigeants (anciens, présents… et futurs).

Pour les plus curieux, il vous suffira de taper IME Moussaron dans la barre de recherche de votre navigateur et vous aurez le détail des suites judiciaires et administratives de l’affaire… et il n’y a vraiment pas de quoi être fier.

Il n’en reste pas moins que l’on ne peut que s’incliner devant la ténacité de Céline Boussié, malgré les épreuves et les coups bas de l’IME, elle n’a jamais baissé les bras pour que la vérité éclate enfin.

Le trait est précis et sobre (il faut dire que la thématique ne se prête pas vraiment aux folies graphiques), de même la mise en couleur colle parfaitement au récit, avec des teintes sépia pour tout ce qui concerne des faits passés.

À la fin du bouquin, un parallèle est fait entre la situation à l’IME Moussaron et le scandale autour des EHPAD du groupe ORPEA (scandale dénoncé par Victor Castanet dans son livre Les Fossoyeurs). L’occasion pour Céline Boussié de souligner le fait que la cause de la perte d’autonomie semble susciter plus d’émoi que celle du handicap. Je ne m’aventurerai sur ce terrain, pour moi perte d’autonomie et handicap, même dignité, même respect, même combat !

Une lecture qui serait presque d’utilité publique, qu’il s’agisse de prendre connaissance de faits méconnus (ce qui est précisément mon cas), d’éveiller les consciences, de ne jamais oublier que cela a existé (et existe peut-être encore), et enfin espérer justement que cela ne se reproduise jamais.

Pour ceux et celles qui voudraient creuser davantage la question, Céline Boussié a publié un livre, Les Enfants Du Silence (HarperCollins, 2019), dans lequel elle livre un témoignage sans doute plus fourni que dans la présente BD.