[BOUQUINS] Cyril Carrère – Le Crépuscule De La Veuve Blanche

Un youtubeur suscite l’engouement en remettant en lumière l’histoire de la Veuve Blanche, une tueuse en série aujourd’hui disparue qui a terrorisé Tokyo au début des années 2000.

Lorsque Junichi Kudo, détective privé dont le destin a été broyé par cette femme apprend que d’autres crimes ont été commis selon le même modus operandi, il décide d’enquêter. Il s’engouffre seul dans le monde des « évaporés », où la Veuve Blanche pourrait avoir trouvé refuge. Bientôt, il disparaît à son tour.

Hayato Ishida et Noémie Legrand, de la cellule Sakura, partent sur ses traces. Ils plongent dans les méandres d’un Japon fracturé et mettent au jour un puzzle funeste, où les fantômes d’hier continuent de hanter le présent.

J’ai découvert Cyril Carrère avec Avant De Sombrer, j’ai tout de suite compris que l’on avait là une plume majeure du thriller francophone. La lecture de La Colère D’Izanagi n’a fait que confirmer cette première impression.

Ce nouvel opus nous offrant l’occasion de retrouver le duo de choc formant la Cellule Sakura, il m’était impossible de faire l’impasse.

Cette seconde enquête de la Cellule Sakura est l’occasion pour Cyril Carrère de nous plonger au cœur de la culture japonaise, quitte à balayer au passage la vision parfois idéalisée qu’en ont les Occidentaux.

Nous retrouvons donc le duo formé par Hayato et Noémie. Cette fois, ils doivent enquêter sur la disparition d’un détective privé, Junichi Kudo, qui semble s’être lancé sur les traces d’une ancienne tueuse en série : la Veuve Blanche, supposément morte depuis plusieurs années. Au cours de leurs investigations, ils pourront compter sur le soutien des associés du disparu, Gaku et Akane, dont les compétences viendront enrichir cette affaire déjà particulièrement complexe.

Pour construire son intrigue, Cyril Carrère alterne habilement entre présent et passé. Le passé nous permet de suivre le parcours chaotique d’Alice – la fameuse Veuve Blanche – et de sa fille Sora. Durant une bonne partie du roman, cette longue fuite semble presque éclipser l’enquête menée par la Cellule Sakura. Pourtant, ce choix narratif s’avère rapidement extrêmement judicieux, tant les différentes temporalités et intrigues finissent par s’imbriquer avec une remarquable fluidité.

Le cœur de l’enquête d’Hayato et Noémie les amène à se pencher sur un phénomène méconnu mais bien réel au Japon : les johatsu, littéralement les « évaporés ». Ces personnes choisissent volontairement de disparaître du jour au lendemain pour refaire leur vie ailleurs. Si le phénomène n’est pas exclusif au Japon, il y prend une ampleur particulièrement inquiétante : on évoque près de 100 000 disparitions volontaires chaque année, contre environ 11 000 cas en France. Une différence qui peut notamment s’expliquer par la pression sociale omniprésente dans la société japonaise, où l’échec professionnel ou personnel est souvent vécu comme une honte difficile à assumer.

L’un des aspects les plus troublants de ce phénomène réside d’ailleurs dans le traitement légal de ces disparitions. Au nom du respect de la vie privée, la police japonaise ne peut enquêter que si un accident ou un crime est suspecté. Les familles doivent alors se contenter d’un simple avis de recherche affiché dans les commissariats… ou faire appel à des agences de détectives privés.

Au fil des chapitres, le lecteur découvre également de nombreux aspects de la culture japonaise, notamment à travers la gastronomie. Hayato, perpétuellement en train de manger ou de grignoter.

Cyril Carrère accorde un soin particulier au traitement de ses personnages. Hayato et Noémie continuent d’évoluer au fil de cette seconde enquête, leur relation restant professionnelle tout en gagnant progressivement en profondeur et en complicité. Du côté de l’agence de détectives, Gaku et Akane forment un tandem aussi atypique qu’efficace, chacun apportant sa propre personnalité à l’ensemble.

Mais les personnages les plus marquants restent sans aucun doute Alice et Sora. Leur relation, d’abord froide et compliquée, évolue peu à peu sous la pression des dangers qui les traquent. Le récit devient beaucoup plus humain, centré sur la survie, la culpabilité et les liens familiaux.

L’intrigue, elle aussi, se révèle parfaitement maîtrisée. Cyril Carrère parvient à faire converger progressivement tous les arcs narratifs jusqu’à un final particulièrement intense. Son écriture, très visuelle – presque cinématographique –, contribue énormément à l’immersion. Chaque scène semble pensée pour maintenir une tension constante, et le lecteur voit peu à peu les pièces du puzzle s’assembler jusqu’au bouquet final. Un dénouement explosif, marqué au passage par une révélation inattendue concernant l’un des membres du clan Aragaki.

Avec Le Crépuscule De La Veuve Blanche, Cyril Carrère signe un thriller aussi dépaysant qu’addictif. Une lecture immersive, riche en découvertes culturelles, portée par des personnages attachants et une intrigue redoutablement efficace. Une fois ferré, difficile de lâcher le roman avant la dernière page.

Inutile de préciser que je suis désormais impatient de retrouver la Cellule Sakura… peut-être même dans une formation encore plus élargie.

[BOUQUINS] Cyril Carrère – La Colère D’Izanagi

Tokyo. Un incendie criminel ravage le cœur de l’un des plus grands quartiers d’affaires au monde.

L’enquête est confiée à Hayato Ishida, flic prodige mais solitaire qui tente de se reconstruire en marge de la Crim. Il est rejoint par Noémie Legrand, Franco-Japonaise décidée à briser les chaînes d’un quotidien frustrant.

Sur leur chemin, un couple d’étudiants dans le besoin, à la merci d’une communauté où solidarité rime avec danger.

Et, tapi dans l’ombre, celui qui se fait appeler Izanagi, bien décidé à mettre son plan destructeur à exécution.

Parce que le précédent roman de Cyril Carrére, Avant De Sombrer, m’avait fait forte impression.

Cyril Carrére vivant au Japon depuis quelques années, j’espérais une intrigue 100% nippone… mon vœu a été exaucé, je ne pouvais que succomber.

Cyril Carrére est certainement le plus japonais des auteurs francophones, installé au pays du soleil levant depuis 2018, la culture nippone n’a plus aucun secret (ou presque) pour lui. Avec ce roman l’auteur nous propose une vision démythifiée du Japon, loin des clichés idéalisés encore trop présents dans l’esprit de nombreux Occidentaux.

Le roman s’ouvre sur un incendie qui ravage la Velvet Tower, l’une des plus grandes tours de Tokyo. Certains détails ne manqueront pas de rappeler les attentats des Twin Towers aux États-Unis le 11 septembre 2001. La ressemblance s’arrête là, dans le cas présent pas d’acte terroriste, à charge pour la police de déterminer s’il s’agit d’un accident ou d’un acte criminel.

Je parie que vous aurez deviné que cet incendie n’a rien d’accidentel. Il n’est que le premier acte d’une mise en scène machiavélique qui se jouera en partie dans la face obscure d’internet, le Darknet.

Pour enquêter sur cette sombre affaire, Cyril Carrrère va jouer la carte du duo improbable. Dans le coin droit, Hayato Ishida, un policier brillant, mais un tantinet asocial et imbu de lui-même, atteint d’hyperosmie (une hypersensibilité de l’odorat qui lui permet d’identifier les différentes odeurs qui se mêlent dans les effluves qui l’environnent). Dans le coin gauche, Noémie Legrand, une franco-japonaise qui élève seule sa fille, douée d’une forte empathie et contrainte de composer avec le machisme de la société japonaise.

Parallèlement nous suivrons le parcours d’un couple d’étudiants, Kenta et Suzuka, licenciés à la suite de l’incendie de la Velvet Tower. Là encore nous aurons deux personnalités radicalement opposées, Suzuka est extravertie et avenante alors que Kenta est renfermé et agoraphobe.

Deux arcs narratifs dont le fil rouge est rapidement révélé, mais ce n’est là que la partie visible de l’iceberg. Nul doute que Cyril Carrére vous surprendra plus d’une fois au fur et à mesure qu’il déroulera son intrigue implacable.

J’ai beaucoup aimé le traitement des personnages, des personnalités contrastées, mais affirmées chacune à leur façon. L’évolution des relations entre les uns et les autres se fait naturellement au gré des évènements.

La construction du roman ne souffre d’aucun reproche, tout est impeccablement maîtrisé, l’auteur ne laisse rien au hasard. Le rythme aussi est savamment dosé, alternant les phases de relative tranquillité et celles qui nous plongent au cœur de l’action.

Une intrigue qui permet aussi d’avoir un aperçu de la mythologie japonaise à travers le personnage d’Izanagi. Bien que n’étant pas particulièrement japonophile, j’avoue que la mythologie japonaise titille ma curiosité depuis déjà quelques années… va falloir que je songe à me pencher sérieusement sur la question avant de sucer les pissenlits par la racine.

Si vous pensez que le scénario imaginé par l’auteur est totalement impossible, sachez qu’il s’inspire d’un fait divers bel et bien réel, certes les choses n’ont pas été aussi loin (heureusement), mais la criminalité organisée via le Darknet est une triste réalité. Au Japon ce phénomène porte même un nom : Tokuryu.

Dans ses remerciements Cyril Carrére laisse envisager un possible retour du duo formé par Hayato et Noémie, si tel était le cas je serais parmi les premiers à me ruer dessus. À vrai dire, en seulement deux romans, l’auteur m’apparait d’ores et déjà comme un incontournable du thriller francophone.

[BOUQUINS] Cyril Carrère – Avant De Sombrer

Lorsque Jérôme Cazenave se réveille dans une chambre d’hôpital, tout lui revient à l’esprit. L’échange téléphonique houleux avec sa femme. L’urgence de la situation. Sa terrible sortie de route en rentrant de Nîmes. C’est en tout cas ce qu’il soutient au médecin qui le regarde avec circonspection.

Mais quand un avocat qui prétend le connaître s’invite à son chevet pour lui présenter une autre version de l’histoire, la confusion s’installe. Non, il n’a pas eu d’accident de voiture. Il a été violemment agressé à Lannemezan, dans la prison où il purge une longue peine… pour le meurtre de son épouse.

Afin de recouvrer sa liberté, Jérôme doit résoudre les mystères d’un passé qui lui est étranger. Au risque de faire ressurgir le monstre qui l’a englouti…

Parce que ça fait déjà quelque temps que j’ai envie de découvrir l’univers littéraire de Cyril Carrère. Comme souvent dans ces cas-là je commence par la fin et le dernier roman en date.

Mourir ne me fait pas peur, même si je ne suis pas particulièrement pressé de finir dans un cendrier municipal. À quoi bon avoir peur de quelque chose qui est de toute façon inéluctable ? Par contre ne plus être maître de mon corps et de mon esprit est quelque chose qui m’effraie, d’autant plus que la France est encore à la ramasse en matière de législation autour de l’euthanasie.

C’est le cauchemar que Cyril Carrère inflige à son personnage, Jérôme Cazenave. Le gars se réveille dans un hôpital, convaincu d’avoir été victime d’un accident de la route. Et v’là t’y pas qu’on lui annonce qu’il a été agressé en prison, où il purge une peine pour le meurtre de sa femme. On appelle ça le syndrome des faux souvenirs, tout ce que vous teniez pour vrai n’est qu’une mise en scène imaginée par votre esprit, un mensonge qui s’impose en lieu et place de la vérité.

Si d’autres thématiques médicales sont abordées dans le roman (traitement de la douleur, essais cliniques avec la maladie de Crohn en guise de fil rouge), ce n’est que la toile de fond d’un thriller qui vous tiendra en haleine de la première à la dernière page.

La première partie pose donc le cadre de l’intrigue et une partie de ses acteurs (Jérôme bien entendu, Sylvie la psychologue et Serge, l’avocat). Puis la seconde partie nous renvoie deux ans plus tôt (2019) alors que le lieutenant Cazenave est dépêché sur une scène de crime, rapidement son enquête va trouver écho dans sa vie personnelle et l’AVC dont a été victime sa conjointe en réaction à un essai clinique. Retour en 2021 pour la suite du roman, avec un Jérôme un peu perdu qui va devoir, avec l’aide de Sylvia, se retrouver.

Ce mauvais tour que lui joue sa mémoire va aussi être l’occasion pour Jérôme de se redécouvrir… et de se remettre en question. Malheureusement, il va aussi réaliser qu’il est loin d’être hors de danger, son enquête de 2019 a attiré l’attention d’ennemis puissants et déterminés.

Personnellement, c’est surtout le personnage de Sylvia qui a soulevé le plus d’interrogations au fil de ma lecture. On comprend rapidement qu’elle cache un secret, au départ on en vient même à franchement douter de sa loyauté. Puis peu à peu Cyril Carrère lève le voile, on réalise que si elle poursuit le même combat que Jérôme, son jeu n’est pas pour autant limpide.

Cyril Carrère nous offre un roman parfaitement maîtrisé avec une intrigue bien ficelée, des personnages forts (certains attachants, d’autres méprisables), et une construction qui contribue à donner un rythme soutenu à l’ensemble.

L’auteur ne ménage pas ses personnages, attendez-vous à quelques brusques poussées d’adrénaline. Petit conseil pour les vieux de la vieille, gardez à l’esprit le slogan publicitaire du liquide Vaisselle Paic : « Quand y en a plus, y en a encore ! ». J’dis ça, j’dis rien…

Une belle découverte, je garderai un œil attentif sur les prochains romans de Cyril Carrère (je ne vais pas m’engager à lire les précédents, je sais que je ne trouverai jamais le temps pour ça). Je vous assure que ce n’est pas ce roman qui vous fera sombrer dans les bras de Morphée… par contre je ne promets rien quant à d’éventuelles nuits blanches.