[BOUQUINS] Lincoln Child – La Bête D’Alaska

L. Child - La Bête d'AlaskaPetit changement de dernière minute dans mon périple en compagnie de l’éditeur Ombres Noires, plutôt que de revenir à Michaël Mention pout cette ultime (mais temporaire) étape, j’ai privilégié la découverte en optant pour La Bête D’Alaska de Lincoln Child.
Au cours d’une expédition en Alaska, une équipe scientifique découvre une créature difficilement identifiable prise dans une gangue de glace. Les sponsors de l’expédition, une chaîne de télévision, décident d’exploiter le filon que représente une telle expédition en tournant un documentaire. L’arrivée des équipes de tournage dans l’ancienne base militaire va quelque peu bouleverser le quotidien des scientifiques…
C’est le premier roman de Lincoln Child que je lis, je ne savais donc pas vraiment à quoi m’attendre. L’intrigue faisant intervenir un personnage récurrent de l’auteur (Jeremy Logan, énigmologue de son état) j’ai supposé un thriller plus ou moins ésotérique façon Da Vinci Code. Et bien que nenni, point vraiment d’énigme ou de symbole à déchiffrer, en lieu et place l’auteur nous propose un thriller fantastique qui n’est pas sans rappeler le film The Thing de John Carpenter (1982).
Pour rester au chapitre des énigmes la série Jeremy Logan compte actuellement quatre titres, tous dispo en français. Bien que La Bête D’Alaska soit le dernier en terme du publication en français, il est le second de la série en version originale. Les tomes 1 et 3 ont été publié par Michel Lafon (respectivement en 2007 et 2013), c’est Ombres Noires qui prendra le relais en 2015 pour le quatrième opus, avant de nous proposer ce « chaînon manquant » en 2016.
Petite piqûre de rappel pour ceux et celles qui ne connaîtraient pas The Thing, le film confronte une équipe scientifique isolée dans une station de recherche en Antarctique à un monstre surgelé qui a décidé de sortir de son long sommeil cryogénique.
Remplacez l’Antarctique par l’Alaska et vous obtenez le même cadre aussi isolé que inhospitalier. Saupoudrez le tout de quelques humains qui font autant de cibles potentielles. Lâchez une méchante bestiole au milieu de tout ce petit monde. The show must go on !
Force est de reconnaître que dans ce second volet de ses aventures notre énigmologue se fait voler la vedette par les chercheurs (Evan Marshall fait davantage office de personnage central de l’intrigue) mais aussi par les militaires et l’équipe de tournage. Sans doute le climat qui ne lui convient pas…
A défaut d’être totalement novatrice l’intrigue reste maîtrisée et suffisamment addictive pour que l’on ait envie d’en savoir plus et de connaître le fin mot de l’histoire. La galerie de personnages offre des personnalités diverses et variées, certains vous seront sympathiques, d’autres un peu moins et d’autres carrément exécrables. Là encore on a ce qu’il faut pour nous donner envie d’aller toujours plus en avant dans le récit.
Enfin l’auteur profite de son intrigue, et de son cadre, pour nous sensibiliser au réchauffement climatique. Confortablement vautrés dans nos canapés le concept peut nous sembler très théoriques, d’autres subissent rudement cette triste réalité. D’autres thèmes scientifiques et humains sont abordés avec plus ou moins de profondeur.
Un bon moment de lecture sans pour autant être indispensable. Suffisant toutefois pour me donner envie d’aller plus avant dans l’univers littéraire de Lincoln Child (en solo ou en duo avec Douglas Preston) et de m’intéresser de plus près au cas Jeremy Logan.

MON VERDICT
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[BOUQUINS] Marin Ledun – En Douce

M. Ledun - En douceAvant dernière étape de mon escapade entre les pages du catalogue des éditions Ombres Noires, mon choix s’est porté sur Marin Ledun et son dernier roman, En Douce.
14 juillet 2015. Simon est convaincu qu’il va passer une soirée d’enfer, il a en effet emballé une nana canon qui est très très entreprenante. Elle le persuade (sans mal) de la suivre dans son mobil-home, elle se déshabille et… lui tire une balle dans la jambe avant de le séquestrer. Pour Emilie l’heure de la vengeance a sonné, et elle compte bien en savourer chaque instant…
C’est le premier roman de Marin Ledun que je lis, et je peux d’ores et déjà affirmer que ça ne sera pas le dernier.
Un récit relativement court (250 pages) mais d’une intensité qui ne se relâche jamais. Emilie avait tout pour être heureuse jusqu’à une journée d’avril 2011 où un violent accident de la route lui vaudra d’être amputée de la jambe gauche. Pour la jeune femme il ne fait nul doute que l’unique responsable de son état et de toutes les merdes qui ont suivies est le conducteur du pick-up qui a percuté sa voiture : Simon. Marin Ledun nous plonge dans les méandres de l’esprit (tourmenté) d’Emilie en adoptant un récit à la troisième personne. Un regard extérieur sur une vue de l’intérieur, vous me suivez ? Ca tombe bien, moi non plus.
Un quasi huis-clos entre Mélanie et Simon, ponctué par les souvenirs de la jeune femme mais surtout une lutte intérieure entre ses certitudes qui deviennent des doutes avant de redevenir avec encore plus de force des certitudes. Surtout se persuader que si Emilie a tout raté c’est de la faute de Simon, pas seulement lui mais aussi la faute de tous les autres, et de la société aussi tant qu’on y est. Et elle ? N’aurait-elle pas aussi sa part de responsabilité ? Non ! Si ? Peut être.
Le flot des pensées d’Emilie n’est pas un long fleuve tranquille mais plutôt un torrent déchaîné tout en courants et contre-courants, en proie à bien des tourbillons. Et maintenant que Simon est à sa portée, que faire de lui ? Là encore elle est torturée par les contradictions, d’abord elle lui tire une balle dans la guibolle, ensuite elle se démène pour que la blessure se soigne au mieux (avec les moyens du bord). Et nous, pauvres lecteurs, sommes bringuebalés au gré de ses humeurs. Jusqu’au bout on se demandera comment tout ça va finir, de plus en plus convaincu qu’il la fin risque d’être des plus brutales. Et ? Et puis quoi encore ?
Que penser d’Emilie ? Au fil de ses humeurs on a parfois envie de la prendre dans ses bras pour la réconforter, et d’autre fois c’est l’envie de lui mettre des claques qui l’emportera. Personnellement j’ai surtout eu envie de lui dire d’avoir plus de considération pour elle, de se sortir les doigts du cul et de prendre sa vie et son destin en mains (après se les être lavées). Si tu ne veux pas de la pitié des autres, commence par cesser de t’auto-apitoyer ; jouer les Caliméro ne dure qu’un temps.
Un roman noir intensément psychologique ponctué par une critique sociale bien sentie (même si Emilie rejette la responsabilité de sa situation sur les autres et sur la société, tout ce qu’elle en pense n’est pas forcément dénué de bon sens).

MON VERDICT
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[BOUQUINS] Maxime Gillio – Rouge Armé

M. Gillio - Rouge ArméJe continue mon périple littéraire dans les méandres des éditions Ombres Noires en compagnie de Maxime Gillio et son dernier titre en date, Rouge Armé.
Patricia Sammer est journaliste, elle a pour projet d’écrire un livre sur les personnes qui ont fui Berlin Est pour passer clandestinement à l’Ouest. C’est ainsi qu’elle demande à Inge Oelze de lui raconter son histoire…
De Maxime Gillio je n’ai lu que Manhattan Carnage (signé Orcus Morrigan et prétendument traduit par Maxime Gillio), une histoire de zombie aussi atypique que déjanté. Avec Rouge Armé on change diamétralement de registre pour plonger dans une intrigue où la fiction et l’Histoire se mêlent allègrement. Un roman noir qui fait souvent référence aux heures sombres (et pour ma part méconnues) de l’Histoire.
Les chapitres alternent entre le présent (2006 en l’occurrence) et les flashbacks. Flashbacks qui retraceront le parcours mouvementé d’Inge, de l’édification du Mur de Berlin à son passage à l’Ouest, son activisme politique et son retour à l’Est. Flashbacks qui suivront aussi Anna, la mère d’Inge, et sa condition de Sudète en Tchécoslovaquie (où elle est l’incarnation de l’oppresseur nazi) et en Allemagne (où elle n’est pas considérée comme une vraie allemande) entre 1943 et 1946.
C’est cette seconde partie de l’Histoire qui m’était totalement inconnue, je n’avais jamais entendu parler des Sudètes et jamais je n’aurai imaginé qu’après-guerre ils aient eu à subir un pareil calvaire. Pas de quoi nous donner foi en l’humanité.
Si le Mur de Berlin, cette aberration historique qui a défiguré et divisé un pays, n’est pas au centre du récit il est bien la cause de tout. La couverture rappellera sûrement aux « anciens » les heures sombres du terrorisme européen (les sanglantes années de plomb), l’ennemi d’alors ne se cachait pas derrière la religion mais se revendiquait politique. La Fraction Armée Rouge (RAF en allemand pour Rote Armee Fraktion) est en effet responsable de nombreux attentats en Allemagne entre 1968 et 1993 (leurs pendants italiens et français étant respectivement les Brigades Rouge et Action Directe).
Mais Rouge Armé c’est avant tout le portrait de trois femmes au caractère bien trempé : Anna, Inge et Patricia. Trois époques et trois contextes que tout oppose. On ne peut qu’avoir énormément d’empathie pour Anna, rien ne justifie ce qu’elle a dû endurer. J’ai personnellement beaucoup aimé le personnage d’Inge, je me garderai bien d’un quelconque jugement la concernant. Par contre j’ai eu plus de mal avec Patricia qui combat par l’auto-destruction ses propres démons (dont on suppose, puis devine assez rapidement la nature… tout comme ses intentions).
A défaut d’énormes surprises (hormis le dernier acte de Patricia) j’ai passé un très bon moment avec ce roman, je peux dire que ce soir je m’endormirai moins con qu’au réveil (bon OK, on va se contenter de dire que j’ai appris des trucs que j’ignorais avant). La plume de Maxime Gillio, sans concession, ni jugement, est d’une remarquable efficacité.
Une belle découverte et une nouvelle occasion de souligner l’éclectisme de cet éditeur qui n’en finit pas de me surprendre.

MON VERDICT
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[BOUQUINS] Michaël Mention – Bienvenue A Cotton’s Warwick

M. Mention - Bienvenue à Cotton's WarwickComme annoncé précédemment je poursuis mon petit bonhomme de chemin dans le catalogue des éditions Ombres Noires, Au menu du jour Bienvenue A Cotton’s Warwick de Michaël Mention. Et autant vous prévenir de suite : c’est du lourd, du très, très lourd !
Cotton’s Warwick, un bled paumé au fin fond de l’Outback australien. Par 50° à l’ombre il ne faut pas grand chose pour que les esprits s’échauffent, surtout que là-bas les esprits et les âmes ne brillent guère par leur grandeur, loin s’en faut ! Le Ranger Quinn règne en maître (presque) incontesté sur cette petite communauté de dégénérés…
Aaah l’Outback… Hmouais, oubliez les sentiers balisés et les cartes postales pour touristes, Cotton’s Warwick c’est plutôt une antichambre de l’Enfer. Incontestablement l’endroit de la planète qui regroupe la plus forte concentration de timbrés en tout genre au mètre carré. Mais rassurez-vous ils ne sont pas nombreux. Et comme il n’y a plus qu’une femme (intouchable) parmi eux, leur extinction prochaine est à espérer. Surtout si un ou plusieurs éléments extérieurs viennent accélérer le processus d’extermination.
Difficile de vous parlez de ce bouquin sans prendre le risque d’en dire trop. Une chose est certaine, je ne m’attendais pas du tout à ce que l’intrigue prenne une telle tournure. A moi maintenant de vous convaincre en restant dans une approche très générale.
Vous l’aurez compris difficile d’éprouver la moindre empathie pour les habitants de Cotton’s Warwick ! Mais ne généralisons pas, deux exceptions viennent confirmer la règle. Karen, la seule femme encore présente dans ce bouge infâme, gérante du pub, qui bénéficie de la protection de l’autre salopard de Quinn. Et puis il y a l’autre (c’est comme ça que les locaux l’appellent), un personnage marginalisé par les autres qui ne fait rien pour se faire accepter… c’est d’ailleurs ça qui le rend plus ou moins sympathique.
Âmes sensibles s’abstenir. J’aurai peut être dû commencer par là. Avec sa galerie de dégénérés alcoolisés et déshumanisés Michaël Mention extirpe ce qu’il y a de plus noir chez l’homme ; la violence est omniprésente et monte crescendo jusqu’à atteindre des sommets dans l’ignoble. On en viendrait presque à se sentir coupable de prendre plaisir à lire de telles ignominies. Un conseil, mangez léger avant de vous lancer !
Histoire de rendre la lecture encore plus éprouvante l’auteur opte pour un écriture taillée à la kalach’, on ne peaufine pas, on ne contourne pas, on va à l’essentiel. Brut de décoffrage. Même la mise en page est en raccord pour prendre le lecteur aux tripes et les tordre jusqu’au point de rupture. Mais (et là encore une vague culpabilité vient jouer les troubles fête) il n’en reste pas moins que c’est superbement écrit. Et les hommes là-dedans ? Ont-ils toujours été des brutes épaisses décérébrées ?
Restent toutefois quelques questions sans réponse ce qui peut être un tantinet frustrant. J’aurai ainsi aimé en apprendre davantage sur ce mystérieux « suicide des femmes ». Idem sur le triste sort de Dora.
Un roman tout en noirceur où l’espoir est un luxe que l’on ne peut s’offrir. Un roman très visuel qui m’a souvent renvoyé à des références (personnelles) cinématographiques, je citerai en vrac : La Colline A Des Yeux, Délivrance et bien entendu Razorback. Difficile aussi de ne pas penser à la série TV (je n’ai pas lu le roman) Zoo dont je dois d’ailleurs regarder la seconde saison…
Un roman qui ne devrait laisser personne indifférent… un des rares romans pour lesquels j’ai pris un peu de recul avant de me ruer sur mon clavier (pas trop, il faut que ça reste une réaction à chaud) pour vous offrir ces quelques mots.

MON VERDICT
jd3dCoup de poing

[BOUQUINS] Elizabeth George – L’Etrange Talent De Janet Shore

E. George - L'étrange talent de Janet ShoreD’Elizabeth George je ne connais que les enquêtes de Lynley (et encore, je n’en ai lu que 3), avant de m’attaquer au dernier opus j’ai décidé de sortir des sentiers battus et de m’offrir L’Etrange Talent De Janet Shore en guise de mise en bouche.
Enfant chétive et régulièrement malade, Janet Shore trouve le réconfort dans les livres. C’est ainsi qu’elle se découvre le don de se projeter dans les romans qu’elle lit et même de pouvoir interagir avec les personnages de l’histoire. Elle commettra toutefois une erreur : en parler à Monie, sa meilleure amie…
Ce qui surprend de prime abord est le nombre de pages (le poids d’une fichier numérique n’est pas forcément proportionnel au nombre de pages), tout juste 53. On est donc clairement dans le format nouvelle ; le prix (moins de 7 €) aurait dû me mettre sur la voie.
Deuxième surprise de taille, la forme. Le récit se présente en effet comme un conte (exit les enquêtes policières) mais aussi et surtout une ode à la littérature et aux livres. A vrai dire je me demande même comment il s’est retrouvé au catalogue d’Ombres Noires (comme le laisse supposer leur nom ils sont plutôt spécialisés dans le roman noir)…
Quel lecteur passionné n’envierait pas le don de Janet ? Imaginez le topo : « Janet était en vérité capable de se transporter dans la scène à proprement parler. Et pas en qualité d’observatrice passive, notez bien, mais en participant pleinement à l’histoire. » Une totale interaction avec vos héros préférés et la possibilité de changer le cours du récit !
Bien entendu il y a de nombreuses références littéraires au fil des pages, j’ai reconnu certains titres pour les avoir lus ou en avoir entendu parler, d’autres me sont passés largement au-dessus de la tête sans toutefois nuire à ma lecture du bouquin.
De temps à autres Janet se permet des commentaires pas toujours sympathiques (voire franchement grinçants) sur certains personnages de romans et sur certains titres qu’elle juge indignes de son don (50 Nuances De Grey par exemple mais aussi le Da Vinci Code).
Une courte escapade littéraire dans le monde des livres, fort sympathique et divertissante. Certes je m’attendais à quelque chose de plus sombre (éditeur oblige) mais, passé l’effet de surprise, j’ai apprécié ce moment de détente.

MON VERDICT
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Avec ce titre j’ouvre une série de lectures dédiées aux éditions Ombres Noires, suivront dans l’ordre :
Bienvenue A Cotton’s Warwick de Michaël Mention
Rouge Armé de Maxime Gillio
En Douce de Marin Ledun
Le Carnaval Des Hyènes de Michaël Mention (oui, encore lui)
J’aviserai ensuite selon les aléas de mon Stock à Lire Numérique… de nouveaux titres pourraient venir jouer les invités surprise.

[BOUQUINS] Mélanie Muller – Hôtesse

X-rated

M. Muller - HôtesseAu lit les enfants, laissez les grands discuter entre adultes. Petite escapade coquine dans le catalogue des Editions Blanche et c’est le titre Hôtesse de Mélanie Muller qui sortira de mon Stock à Lire Numérique.
Quand Laure décide de devenir hôtesse dans un bar, elle ne voit que l’argent facile, le champagne qui coule à flot gratos et une occasion de pimenter ses nuits. Elle va rapidement découvrir que la réalité est loin d’être aussi idyllique qu’elle ne le pensait…
Je ne sais pas si Mélanie Muller connaît l’envers du décor des bars à hôtesses ou si elle s’est contentée de l’imaginer ; je ne serai pas surpris d’apprendre que le portrait qu’elle en dresse colle à la réalité, voire même que la réalité puisse être encore pire.
On suit donc le parcours de Laure dans une confession écrite à la première personne. Elle se lance dans le métier d’hôtesse pleine d’illusions… qui s’envoleront en l’espace de quelques nuits. Suivront le dégoût, la honte et, peut être pire que tout, la résignation et l’acceptation.
Pour ne pas s’effondrer et tenter de garder un semblant de maîtrise (à défaut de fierté), elle va se montrer encore plus impitoyable que ses clients, jouer leur jeu et plus encore. Tant pis si elle doit perdre pieds avec la réalité quand elle n’est plus dans « son » bar. Tant pis si son armure la bouffe progressivement au point de lui faire perdre toute envie de vie sociale. Tant pis si elle devient incapable de vivre une relation normale avec un homme…
Pour arriver à un tel niveau de détachement Laure n’a qu’un remède : l’alcool. Toujours plus d’alcool. De l’alcool du lever au coucher. Elle arrive au bar bourrée, elle en ressort complètement déchirée. Mais elle s’en fout, elle se fout de tout.
Bref en compagnie de Laure vous suivrez des tranches de vie de sa descente aux enfers consentante. Le fil conducteur restant le bar à hôtesses et ses déviances en tout genre.
Je n’ai jamais été attiré par la fréquentation de bars à hôtesses (je me suis limité, dans mes années de soirées débauchées, à des boîtes de strip tease où l’on ne faisait que regarder, une main baladeuse se voyait sanctionnée d’une éviction sans ménagement), ce n’est certainement pas la lecture de ce bouquin qui me fera changer d’avis. Bien au contraire !
Comme vous pouvez vous en douter c’est une lecture réservée à un public averti, pour reprendre la formule d’usage. Toutefois ce que j’apprécie chez cet éditeur, même quand les situations sont clairement pornographiques (et elles le sont assurément), les auteurs n’alourdissent pas leur texte de descriptions détaillées façon gros plans anatomiques si chers au cinéma porno.

MON VERDICT
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Morceaux choisis :

Je crois que l’on devient prostituée comme on devient alcoolique. D’abord, on s’imagine être libre, diriger la manœuvre, pouvoir arrêter quand on veut. Très vite, on se laisse submerger par les événements, on se soumet à des diktats incompréhensibles, on perd le contrôle et on sombre. Très vite, le jeu devient une maladie. On doit alors s’injecter chaque jour un venin qui nous ravage et nous détruit, mais on en a besoin pour survivre, parce que sans lui on ne comprend plus le sens de la vie, la rotation du monde, le jour et la nuit. Le venin, tel un homme fait de chair, d’os et de sang, a pris le pouvoir et nous gouverne farouchement.

Est-il possible que l’argent nous éloigne si facilement de la réalité ? Est-il possible que ce métier, ce jeu, nous brise et casse ce que nous avons de plus précieux ? Le respect de l’autre, et de nous-même…

J’ai vingt-cinq ans et je suis complètement alcoolique. Je ne peux plus passer une seule journée sans boire. Je commence au réveil, m’arrête lorsque mon corps s’écroule. L’ivresse me protège, m’enveloppe d’une infinie douceur, elle me permet d’avancer comme dans un scaphandre dans une mer violente et toxique.

Je voudrais lui dire que je suce des bites à la chaîne, des laides, des belles, des dures des molles, « le gros touffu, le p’tit joufflu, le grand ridé le mont pelé », comme dans la chanson de Perret, qu’on chantait ensemble sur les bancs de l’école, si je me souviens bien. Sauf que quand tu les as dans la bouche, c’est beaucoup moins rigolo qu’en chanson.

Moi aussi je me sens seule et je vends du toc, des mensonges, de l’esbroufe… Mais c’est beaucoup plus cher !

[BOUQUINS] Craig Clevenger – Le Contorsionniste

C. Clevenger - Le contorsionnisteUn titre découvert au hasard des propositions dans le cadre d’un Book Club. Auteur et éditeur inconnus, couv’ très quelconque ; rien pour retenir mon attention de prime abord. Par contre le pitch semble sympa, certaines critiques, et non des moindres (cf la revue de presse proposée sur le site de l’éditeur), ne tarissent pas d’éloges mais aussi et surtout des réactions enthousiastes de la part des lecteurs de ce fameux Book Club. Et voilà comment Le Contorsionniste de Craig Clevenger s’est retrouvé entre mes mains.
Daniel Fletcher se réveille dans un lit d’hôpital après une overdose médicamenteuse, comme toujours dans ces cas-là il va devoir passer un « entretien de routine » avec un psy afin de déterminer s’il s’agissait d’un surdosage accidentel ou d’un suicide. Daniel Fletcher n’existe pas, son vrai nom est John Vincent, un véritable caméléon capable de s’inventer et d’endosser en un tourne-main une nouvelle identité et les souvenirs qui vont avec…
C’est un scandale !!! Pourquoi a-t-il fallu 14 longues années pour que ce bouquin soit enfin disponible en français ? Et en plus c’est un éditeur modeste (Le Nouvel Attila) qui s’y colle. Un grand merci à eux et chapeau bas pour le travail accompli (je pense notamment au traducteur, Théophile Sersiron). Mesdames, messieurs, Le Contorsionniste a tout pour devenir un livre culte ; vous en doutez ? Lisez-le et on en reparlera.
Un roman totalement inclassable, à la fois thriller psychologique et roman noir, mais aussi bien plus que ça. Alternant humour et situations extrêmement tendues, l’auteur joue aussi bien avec nos émotions qu’avec nos nerfs. Un OLNI est ce qui définirait le mieux ce bouquin impossible à caser dans un genre prédéfini, et pour cause, il obéit à ses propres règles (un sacré tour de force pour un premier roman).
Ce n’est par hasard que j’ai employé le terme caméléon dans ma présentation du bouquin. Difficile en effet de ne pas penser à la série Le Caméléon dans laquelle le héros, Jarod, endosse une nouvelle identité/personnalité à chaque épisode. John Vincent est une sorte de Jarod puissance 10, il peaufine chaque changement d’identité jusque dans les moindres détails, à grand renfort de (faux) justificatifs.
Mais qui est exactement John Vincent et pourquoi ces multiples changements d’identité ? Ah que voilà une question que vous n’aurez de cesse de vous poser au fil des pages. Il faut dire que John (ah oui j’ai oublié de vous signaler que le bouquin était écrit à la première personne) aime tourner autour du pot quand il nous raconte son histoire. Mais n’allez surtout pas croire qu’il s’autorise ces nombreux flash-backs sans avoir une bonne raison de le faire. N’oubliez pas que notre gars ne laisse jamais rien au hasard. Les réponses viendront en temps et en heure, de fil en aiguille.
Si je peux vous donner un conseil, laissez-vous simplement guider par l’auteur et le récit de John, inutile de vous triturer les neurones pour essayer d’anticiper les explications du narrateur, dégustez simplement le parcours (chaotique) de John Vincent, à votre rythme.
Le rythme du récit en quant à lui plutôt lent, presque hypnotique (je dirai presque envoûtant) mais à aucun moment ennuyant, loin s’en faut l’auteur sait focaliser toute notre attention et notre vigilance sur son intrigue (totalement addictif comme bouquin). Aussi la brusque accélération dans les derniers chapitres nous prend quelque par surprise. Et que dire de l’ultime revirement ? Grandiose, tout simplement magistral.
Craig Clevenger profite de son récit et de son héros atypique pour se livrer à un réquisitoire à charge contre le processus d’évaluation psychiatrique et d’internement. Même les systèmes éducatifs et judiciaires en prennent pour leur grade au passage. Si vous avez encore des illusions sur la grandeur du Rêve Américain ce roman devrait achever de les balayer d’une pichenette.
J’ai salué le travail de traduction de Théophile Sersiron car je suppose qu’il n’a pas dû être simple de jongler avec un texte pareil. Chaque personnalité qu’endosse John à sa façon de se comporter et de parler. Changement de style lorsque John (Daniel Fletcher) fait face au psy qui tente de percer ses secrets (un face à face verbal, non verbal et psychologique), ou quand il nous raconte son histoire ou s’adresse au lecteur pour lui confier les secrets de son « talent ».
Une belle découverte (pour ne pas dire une révélation) de cette fin d’année 2016. Dommage que la sortie de ce roman ait été aussi peu médiatisée, j’espère que la blogosphère lui offrira toute la publicité qu’il mérite. Pour ma part je confluerai en empruntant à Michel Sardou ce refrain (Chanson Le Successeur) pour vanter le travail de l’auteur : « Et il est jeune, il est bon, il est beau. Quel talent, quelle leçon, quel salaud ! ».
Un grand merci à DP (il se reconnaîtra s’il passe dans le coin), Book-Clubber émérite mais discret, qui m’a fait découvrir ce formidable roman.

MON VERDICT
jd5Coup double

[BOUQUINS] Gillian Flynn – Nous Allons Mourir Ce Soir

G. Flynn - Nous allons mourir ce soirEn découvrant un nouveau titre de Gillian Flynn au catalogue 2016 des éditions Sonatine ma face a dû afficher un sourire béat… et sans doute un peu idiot ! D’autant plus que le titre était plutôt prometteur : Nous Allons Mourir Ce Soir. Avec trois romans à son actif non seulement l’auteure signe un sans faute mais en plus son écriture et ses intrigues se magnifient d’un titre à l’autre. Elle a en effet placé la barrer très haut avec son premier titre, Sur Ma Peau, pour flirter avec l’excellence avec son troisième en dernier titre en date : Les Apparences.
Bref, tout ça pour vous dire que j’attendais un nouveau roman avec impatience… et donc que je suis un peu tombé des nues en apprenant que Nous Allons Mourir Ce Soir était une nouvelle ; quatre ans d’attente pour 72 pages à se mettre sous la dent. Haut les coeurs, on y croit quand même !
D’entrée de jeu on peut dire que Gillian Flynn nous surprend, sa narratrice (qui restera anonyme tout au long du récit) commence en effet son histoire de façon assez abrupte : « Si j’ai cessé de branler des mecs, ce n’est pas parce que je n’étais pas douée pour ça. J’ai cessé de branler des mecs parce que j’étais la meilleure. »
Vous vous demandez peut-être comment on devient branleuse professionnelle… exactement comme on devient serveuse ou cadre supérieur : « J’avais répondu à une petite annonce pour un boulot de réceptionniste. En fin de compte, « réceptionniste », ça voulait dire « pute ». » Pas vraiment une vocation mais il faut bien faire bouillir la marmite : « Franchement, je préférerais être bibliothécaire, mais je m’inquiète pour la sécurité de l’emploi. Les livres, ça pourrait bien être temporaire ; les bites sont éternelles. »
Bon admettons, mais alors pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? « J’ai abandonné parce que, quand vous pratiquez 23 546 branlettes sur une période de trois ans, le syndrome du canal carpien, ça devient une réalité. »
Forcément avec ce genre de travail de proximité, notre narratrice a eu le temps de développer un certain talent, non seulement pour astiquer les manches, mais aussi pour lire en ses interlocuteurs comme dans un livre ouvert. Afin de ménager son poignet, fragilisé par ce travail manuel de haute précision, elle décide tout naturellement de se lancer dans la voyance (non je n’ai pas dit que toutes les voyantes ont commencé par tâter des paires de couilles avant de passer aux boules de cristal).
Désolé pour cette longue ouverture, mais il fallait que je montre à la hauteur de ce que propose ce petit bijou qu’est Nous Allons Mourir Ce Soir. On entre véritablement dans le vif du sujet quand notre voyante de pacotille (non je n’ai pas dit que toutes les voyantes étaient de pacotille… arrêtez de m’interrompre à tout va) rencontre Susan Burke, une riche bourgeoise qui semble avoir quelques soucis avec son beau-fils et/ou leur nouvelle maison. Du coup notre voyante se verrait bien dans la peau d’un exorciste (non… je ne dirai rien sur les exorcistes) ; mais elle ignore dans quel merdier elle vient de s’engager…
Avec cette nouvelle Gillian Flynn réussit un véritable tour de force mêlant humour, cynisme, manipulation, mensonge et bien des questionnements dans un condensé hyper addictif. Et c’est bien là mon seul et unique regret, je reste persuadé que l’auteur avait matière à étoffer certaines transitions (format oblige l’histoire prend parfois des raccourcis un peu abrupts) et l’ensemble de son récit afin d’en faire un (excellent) roman. Peut être pas un truc de 500 pages mais bien 250 / 300 pages… voilà qui aurait comblé plus d’un lecteur, même si je suis parfaitement conscient que ça ne demande pas la même somme de travail pour l’auteure.
Il n’en reste pas moins que cette nouvelle est une réussite, un véritable plaisir à se laisser emporté par un tourbillon dont on a du mal à discerner le vrai du faux (qui manipule qui ? d’où vient la menace ? Miles ou Susan ? les deux hypothèses sont plausibles). L’auteure s’offre même le culot de ne pas totalement lever le voile sur ces interrogations, la fin ouverte laisse au lecteur le soin de se faire sa propre opinion. Et le pire c’est que ce n’est pas frustrant, au contraire on se prend volontiers au jeu (quitte à relire certains passages afin de vérifier quelques détails troublants).
Nous Allons Mourir Ce Soir brille par son originalité et mérite amplement le Edgar-Allan-Poe Award remporté en 2015 dans la catégorie meilleure nouvelle (pour la petite histoire en 2016 c’est la nouvelle Necro de Stephen King qui a remporté ce prix).

MON VERDICT
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[BOUQUINS] Ghislain Gilberti – Le Festin Du Serpent

G. Gilberti - Le festin du serpentDégustation tardive au menu du jour, je vous propose en effet de découvrir ma chronique du roman de Ghislain Gilberti, Le Festin Du Serpent, sorti en 2013 aux éditions Anne Carrière.
Suite à un attentat meurtrier survenu dans le quartier du Marais à Parais, le commissaire Marie-Ange Barthélémy de l’anti-terrorisme se voit confier l’enquête. Pour lui il ne fait aucun doute que les coupables sont An-Naziate, un groupuscule islamiste nomade qui a multiplié les frappes en Europe. Parallèlement, suite à la découverte de deux corps atrocement mutilés, le commissaire Cécile Sanchez se met en chasse d’un tueur en série insaisissable…
Cela faisait déjà quelques temps que j’avais l’intention de découvrir l’univers littéraire de Ghislain Gilberti, au départ je pouvais me trouver une excuse pour différer : sa maison d’édition, Anne Carrière, semble hermétique au numérique… donc je serai hermétique à ses titres (par principe je boycotte les éditeurs qui n’offrent pas d’alternative numérique), na ! Mais en 2015 l’éditeur 12-21 (le pendant numérique de Fleuve Editions) intègre Le Festin Du Serpent à son catalogue (il sera rejoint courant 2016 par Le Bal Des Ardentes, entre les deux Le Baptême Des Ténèbres reste à ce jour sans offre numérique). Récemment l’auteur a rejoint les éditions Ring… un autre éditeur qui ferme ses portes au numérique.
Donc Le Festin Du Serpent ayant rejoint mon Stock à Lire Numérique il ne me restait plus qu’à lui trouver une place parmi mes futures lectures. Les aléas de l’actualité et surtout la connerie de certains lui feront gagner une palanquée de marches d’un coup ! Déjà menacé de mort par certains intégristes décérébrés et dégénérés, Ghislain Gilberti sera violemment passé à tabac par quatre de ces spécimens début septembre. Non contents de leur lâcheté évidente (à quatre contre un je ne vois pas d’autre qualificatif possible), ces sombres crétins frapperont même son fils de 12 ans et menaceront sa fille de 11 ans.
Trêve de tergiversations, place à mes impressions gustatives après ce Festin littéraire.
Nous nous trouvons donc embringués dans deux enquêtes que, de prime abord, rien ne relie (même si on se doute bien qu’un fil rouge existe). Histoire de pimenter le tout à la tête de chacune de ses enquêtes deux personnages au caractère bien trempé. D’un côté Cécile Sanchez, profileuse hors pair pour l’OCRVP; une enquêtrice de haut vol mais un peu trop « carrée » (respect des procédures) à mon goût. De l’autre Marie-Ange Barthélémy, dit l’Archange, un cador du SDAT bien décidé à faire tomber An-Naziate, quitte à recourir à des méthodes un tantinet borderline ; lui il m’a tout de suite plu comme bonhomme.
Rassurez vous les autres personnages ne sont pas pour autant laissés pour compte, qu’il s’agisse des équipes respectives de nos deux flics, des membres de An-Naziate ou du redoutable Serpent, tous bénéficient d’un traitement en profondeur et d’une personnalité soignée. On voit que l’auteur a fait un gros travail sur la psychologie de chacun afin de les humaniser au maximum (sans pour autant les rendre forcément sympathiques).
Le coeur d’un thriller réussi reste son intrigue, là encore il n’y a rien à redire, l’auteur nous ferre dès les premières pages (il faut dire que ça commence très fort) pour ne plus nous lâcher, entre temps il aura pris le temps de jouer avec nos nerfs (les rebondissements sont nombreux, le rythme est soutenu du début à la fin). Le pire étant certainement que son intrigue est parfaitement ancrée dans la réalité, qu’il s’agisse du contexte (plus encore qu’au moment de la sortie du roman, la menace islamiste reste réelle) ou du déroulé des procédures / interventions des forces de police.
Je voulais me faire ma propre opinion vis à vis de ce bouquin. Non seulement j’ai pris un plaisir immense à lire un thriller haut de gamme, mais je n’ai vu aucun propos justifiant une quelconque polémique. Au contraire l’auteur dénonce à plusieurs reprises le racisme et surtout ne fait aucun amalgame entre les musulmans (qui vivent leur foi dans le respect des autres et la paix) et les islamistes (qui déforment et interprètent le Coran afin de répandre la haine et la mort).
Inutile de préciser que je compte pas attendre aussi longtemps avant de me lancer dans Le Bal Des Ardentes, d’autant qu’il réunit de nouveau les commissaires Sanchez et Barthélémy. J’ai bon espoir qu’un jour Le Baptême Des Ténèbres connaîtra à son tour une édition numérique. Quant aux prochains titres de Ghislain Gilberti, le suspense reste entier, qui sait, peut être que Ring finira pour s’ouvrir au numérique… ou, à défaut, permettra à 12-21 de poursuivre la diffusion numérique des romans de l’auteur.

MON VERDICT
jd4dCoup de poing

Ayant lu la version numérique du roman c’est la couv’ de 12-21 que j’ai choisi pour illustrer ma chronique.
Je vous propose en bonus celle d’Anne Carrière… nettement plus jolie à mon goût.
G. Gilberti - Le festin du Serpent (AC)

[BOUQUINS] Paul M. Marchand – J’Abandonne Aux Chiens L’Exploit De Nous Juger

P. Marchand - J'abandonne aux chiens...Un invité surprise au menu du jour, J’Abandonne Aux Chiens L’Exploit De Nous Juger de Paul M. Marchand, un roman/témoignage qui m’est tombé dessus presque par hasard, après lecture de la quatrième de couv’ (parce que la couv’ en elle même est très bof bof) je me suis dit « ma foi, pourquoi pas ? » Et voilà le résultat.
Sarah est née de père inconnu, elle a 17 ans quand elle rencontre l’inconnu en question, il s’appelle Benoît, il a 38 ans. Ils vont apprendre à se connaître… et à s’aimer. Pas comme père et fille, mais comme homme et femme. Un amour aussi passionné que dévastateur, un amour qui poussera Benoît au suicide…
La genèse même de ce livre mérite que l’on s’y attarde, Sarah (qui ne s’appelle pas Sarah) a rencontré l’auteur, Paul marchand, ancien reporter de guerre reconverti à la littérature après une blessure. Elle lui a raconté son histoire dans les moindres détails. Il lui a suggéré d’écrire son histoire. Elle lui a demandé de l’écrire pour elle. Et voilà… C’est bien entendu une version raccourcie de l’histoire que l’auteur nous raconte en introduction de ce témoignage.
Commençons par le commencement et le choix du titre, c’est Sarah qui le lui a soufflé en empruntant les mots de Jacques Brel dans sa chanson Orly : « Mais ces deux déchirés / Superbes de chagrin / Abandonnent aux chiens / L’exploit de les juger« . L’auteur y consacre d’ailleurs un long (et magnifique) paragraphe, confrontant Sarah, sa peine et son amour perdu à la chanson de Brel.
Sous la plume de Paul Marchand c’est Sarah qui nous raconte son histoire. Une histoire d’amour passionnelle et fusionnelle mais réprouvée par la «Morale», sabordée et souillée par un mot : «Inceste». Une histoire d’amour entre un père et sa fille qui n’ont jamais connu le moindre lien parental sinon celui de la génétique. Une histoire d’amour entre un homme et une femme, deux adultes consentants. Pour ma part, même si je reconnais volontiers que la situation est (heureusement) pour le moins inhabituelle, je n’ai nullement été choqué par la situation. Il faut dire que l’auteur sait y faire pour magnifier un sujet sensible qui aurait pu s’avérer véritablement casse gueule sous la plume d’un autre.
Mais Sarah nous crache aussi à la gueule sa colère. Colère contre Benoît qui a préféré fuir la réalité plutôt que de l’affronter avec elle. Colère aussi contre tous ces bien-pensants, gardiens de la morale judéo-chrétienne, qui les aurait jugé sans rien connaître d’eux. Mais aussi colère contre elle même, contre son esprit de provocation qui a peut être contribué au suicide de son amant : « L’avenir a tué Benoît, je l’ai déjà dit. Mais il ne fut pas seul à commettre ce crime. J’y pris ma part. J’ai beau raturer mes souvenirs, j’en ravive toujours les points de fracture qui ont dégénéré en un point mort… »
Enfin Sarah laisse la parole à Benoît, à travers la lettre qu’il lui a écrit avant de mettre fin à ses jours et qu’elle recevra après ses obsèques. Six pages pour qu’elle comprenne son geste… et le pardonne.
Un livre/témoignage qui ne devrait laisser personne indifférent, suscitant des réactions pouvant être aussi extrêmes que opposées. Il n’en reste pas moins que l’écriture est brillante, l’auteur ne fait pas dans le voyeurisme sordide qui aurait décrédibilisé cette confession par tiers interposé. Un texte court (un peu plus de 200 pages) mais intense. Choqué ? Non. Touché ? Oui. Mais je ne peux toutefois pas adhérer aux conclusions de Sarah : « Demain, un jour, peut-être dans mille, un père pourra aimer sa fille d’amour charnel sans qu’il soit besoin d’en mourir après… Dans mille jours, ou alors après-demain, une fille pourra devenir la maîtresse de son père sans avoir à se cacher ou à mentir. Bientôt les amours volontaires et partagées entre parents et enfants seront reconnues et même tolérées… Certainement, viendront des lois pour promouvoir leurs droits et mieux les protéger. »
Aujourd’hui en France la loi ne condamne pas les relations sexuelles père/fille ou mère/fils tant qu’elles se font entre adultes consentants (Article 222-31-1 du Code Pénal : Les viols et les agressions sexuelles sont qualifiés d’incestueux lorsqu’ils sont commis sur la personne d’un mineur par (1°) un ascendant ; (2°) un frère, une sœur, un oncle, une tante, un neveu ou une nièce ; (3°) le conjoint, le concubin d’une des personnes mentionnées aux 1° et 2° ou le partenaire lié par un pacte civil de solidarité avec l’une des personnes mentionnées aux mêmes 1° et 2°, s’il a sur le mineur une autorité de droit ou de fait.). Je ne pense pas qu’il soit utile, et encore moins judicieux, qu’une loi vienne protéger ce type de relation. Quant à leur acceptation morale, je ne pense pas que ce soit pour demain… Bien ou mal ? Je laisse tout un chacun en débattre avec sa propre conscience.

MON VERDICT
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Morceaux choisis :

Tous les deux nous avons essayé d’y échapper, en sachant au plus profond de nous-mêmes que ça finirait par arriver. Je n’ai jamais vu en lui un « père », uniquement un « géniteur » imprévu, c’est-à-dire un étranger, avec toutefois une vague familiarité. Toute la nuance est là. Et cet inconnu, que j’avais cherché et fini par retrouver, m’affolait depuis nos premières rencontres. Lorsque j’étais dans ses bras, j’étais ailleurs. Et j’étais bien dans cet ailleurs. Je faisais ce que je ressentais, et je le partageais avec un homme qui ressentait la même chose que moi. C’était aussi simple que cela…

Nous apprenions à nous connaître. C’était très ludique. Nos répliques avaient une séduisante indépendance, il n’y avait aucun embarras dans nos apartés. Nos liens de sang ne figuraient pas dans nos espérances. Il était bien trop tard. Pour lui comme pour moi. Irréconciliables par la force des choses et par nos destins éclatés, il nous paraissait artificiel de nous étendre là-dessus, perchés sur une ramification somme toute imposée, souvent subterfuge. Nous n’étions pas des équilibristes, encore moins des archéologues. Il ne s’agissait pas de combler le temps passé, mais de passer notre temps ensemble sans le combler de remords ou de reproches. Il nous était impossible de ressusciter, d’un simple coup de baguette magique, ce que nous ne connaissions pas. Nous avions fait, chacun de notre côté, le deuil des simagrées qui auraient pu travestir nos retrouvailles. Dans ce domaine nous étions bien du même sang…

Etait-ce une malfaçon, ce qu’on vivait ensemble ? Des nocturnes en plein jour, voilà ce que nous supportions. Nos belles effervescences voyaient en nous ce que d’autres yeux auraient déprécié. Un amour rare. Je savais que j’étais passée au-delà de la zone obscure qui s’étend à la périphérie du champ de pensée de chaque être, de son champ de vision également. Dans cet espace inhabituel et clos, de l’autre côté de l’entendement ordinaire, j’étais libre… Libre, et neuve aussi. Je foulais une planète méconnue, je me sentais pionnière. Attentive à ce qui battait sous ma poitrine. Et le contenu de ce cœur était si grand que mon corps en devenait tout étroit. Alors, je voulais hurler, pour partager ce trop-plein… J’avais une hémorragie à offrir. Et autant de vertiges à étouffer. Mais les mots réprimés, s’ils avaient été déclamés, nous auraient accablés comme l’aveu, fatalement, condamne le suspect. Je désirais être généreuse, par pur égoïsme. Car dans notre clandestinité obligée, je crevais…

Un mot de silence, de foudres, de désapprobation unanime. Un énoncé comme un opprobre, brut, qui fait frémir et qui dégoûte, son extension illimitée, sans aucune possibilité d’atténuation ou motif de débat. Un mot chargé jusqu’à la gueule de haines, d’êtres brisés, de cicatrices et de mémoires prisonnières. Un mot qui salissait notre amour en le diminuant ou en le dénaturant : Inceste.

« Pour tout le monde, je resterai le mec qui baise sa fille, et ça, jamais cela ne changera… »

C’est singulièrement difficile d’aimer… Et quand, après tant de rêves délaissés, se présente cet amour, il suffit de l’accueillir avant qu’il ne s’en aille éblouir ailleurs. S’il s’en va, l’existence, elle, demeure invivable. Pourquoi alors nous faut-il juger un amour quel qu’il soit ? Y en aurait-il de plus honorables, ou de mieux fondés ? Certains seraient-ils maudits avant même d’avoir pu s’épanouir ? Quels sont les critères avérés, qui les déterminent, les limitent ?