[BOUQUINS] Sophie Hénaff – Drame De Pique

AU MENU DU JOUR


Titre : Drame De Pique
Série : La Brigade Capestan – Livre 4
Auteur : Sophie Hénaff
Éditeur : Albin Michel
Parution : 2023
Origine : France
384 pages

De quoi ça cause ?

Depuis le départ à la retraite du commissaire Buron, les Poulets Grillés de la Brigade Capestan s’emmerdent ferme (ce n’est pas moi qui le dit, c’est la capitaine Eva Rosière), ses différents successeurs les ignorant totalement.

Alors que le phénomène des « piqûres en soirée » prend de l’ampleur en France, le nouveau divisionnaire charge la brigade d’enquêter sur deux décès supposés être consécutifs à ces piqûres.

Pour la première fois la brigade sera chapeautée par la Crim’. D’autre part, si l’enquête est un succès, les Poulets Grillés pourront réintégrer le Bastion. Mais ils n’ont aucune envie de quitter leur placard transformé en petit nid douillet… iraient-ils jusqu’à flinguer une enquête pour conserver leur statut de pestiférés ?

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Parce que c’est le grand retour des Poulets Grillés de Sophie Hénaff, après quatre longues années d’attente, on n’y croyait – presque – plus.

Ma Chronique

Pour ceux qui ne connaîtraient pas les Poulets Grillés – et c’est bien dommage pour vous, vous ratez quelque chose –, c’est une brigade qui regroupe ceux et celles que les forces de police souhaitent éviter d’avoir dans leurs commissariats. Alcoolos, dépressifs, fous du volant, gros bavards sujets aux indiscrétions, gaffeurs… Tout ce beau monde placé sous les ordres d’Anne Capestan, elle-même placardisée pour avoir fait usage de son arme lors d’une arrestation.

Pour compléter le tableau, ils officient au sein d’un appartement/commissariat customisé et décoré selon les goûts de chacun. Inutile de vous dire que le résultat ne ressemble pas vraiment à un commissariat classique.

Drame De Pique est le quatrième roman consacré à cette brigade pour le moins atypique. Avec la crise sanitaire et les départs des uns et des autres, les rangs se sont quelque peu clairsemés ces derniers temps.

Si Anne Capestan se réjouit de pouvoir enfin plancher sur une véritable enquête, ses co-équipiers sont nettement moins enthousiastes, surtout à l’idée de quitter leur refuge pour réintégrer le Bastion. La commissaire devra même hausser le ton contre sa capitaine et amie, Eva Rosière :

C’est un commissariat, que tu le veuilles ou non, on n’est pas chez nous. On est chez le contribuable qui attend un service en retour : qu’on lui attrape les assassins quand il demande gentiment. Le contribuable, il veut boire son mojito sans prendre une seringue dans la fesse et c’est normal.

D’entrée de jeu les Poulets Grillés comprennent qu’ils vont devoir enquêter sans empiéter sur les plates-bandes de la Crim’. Ça tombe bien car leur enquête s’oriente rapidement vers une piste bien loin des piqûres sauvages, une piste qui pourrait sembler hautement improbable alors que certains éléments concrets tendent dans cette direction.

L’appel de l’enquête, le goût du mystère. Ils étaient bien foutus de résoudre l’affaire sans même le vouloir. Satané amour d’un métier qui ne vous rendait pourtant pas grand-chose.

Une enquête qui va donner bien du fil à retordre à nos chers Poulets Grillés, force est de reconnaître que Sophie Hénaff a concocté une intrigue tordue à souhait avec son lot de fausses pistes et de revirements inattendus. Et comme d’hab la Brigade Capestan va plus d’une fois sortir des sentiers battus et des procédures pour s’en dépêtrer.

Une intrigue parsemée de sourires et de francs éclats de rire. Je n’en dirai pas plus afin de ne laisser intact le plaisir de la découverte.

Ces retrouvailles avec cette brigade totalement atypique ont été un pur régal. Si vous les découvrez, vous trouverez peut-être que certains personnages ou certaines situations sont un tantinet too much, mais vous verrez que vous apprendrez rapidement à les apprécier et à vous accommoder de ces traits parfois un peu tirés à l’extrême.

Pour ma part j’ai été séduit dès le premier tome, les essayer c’est les adopter, et le charme est toujours intact à l’issue de cette quatrième enquête.

MON VERDICT

[BOUQUINS] Mo Malo – Bienvenue Chez Les Corrigan !

AU MENU DU JOUR


Titre : Bienvenue Chez Les Corrigan !
Série : La Breizh Brigade – Livre 1
Auteur : Mo Malo
Éditeur : Les Escales
Parution : 2023
Origine : France
352 pages

De quoi ça cause ?

Le Manoir des Corrigan est une maison d’hôtes de Saint Malo tenue par trois générations de femmes au caractère bien trempée. Sur le papier c’est Maggie, la pétillante doyenne, qui gère le domaine, mais elle peut heureusement compter sur l’aide de sa fille et de sa petite-fille, Louise et Enora.

Quand le corps sans vie d’un joueur de cornemuse est retrouvé dans la maison d’hôte voisine (et concurrente), les Corrigan vont reformer la Breizh Brigade afin de mener leur propre enquête sur ce meurtre.

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Parce que c’est Mo Malo qui prend les rênes de cette nouvelle invitation au voyage. Bye bye le Groenland et bienvenue en Bretagne, à Saint Malo plus précisément.

C’est aussi pour moi une façon comme une autre de faire honneur mes lointaines origines bretonnes.

Ma Chronique

J’avoue avoir été quelque peu surpris que ce soit sous le pseudo de Mo Malo que l’auteur se lançai dans l’aventure bretonne avec sa Breizh Brigade. D’un autre côté, le choix du pseudo étant un hommage à ses origines bretonnes, ceci explique sans doute cela.

Une aventure qui l’entraîne bien loin du Groenland où il nous avait habitué à suivre les tumultueuses enquêtes de Qaanaaq Adriensen et son équipe.

Les côtes bretonnes offrent un paysage plus apaisé, de fait l’auteur abandonne les côtes escarpées du thriller pur et dur pour les chemins champêtres du cosy crime (ou cosy mystery). Des enquêtes plus légères qui laissent une belle place à l’humour et généralement portées par des personnages haut en couleurs.

Nul doute que le trio féminin intergénérationnel constitué par les Corrigan entre parfaitement dans le cadre. La doyenne, Maggie, à l’aube de ses 70 ans, n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Son âge ne l’empêche nullement de consommer sans modération les amants et les verres de whiskey irlandais. Louise, la fille, institutrice de profession, est certes plus effacée mais rien n’échappe à son œil de lynx. Enora, la petite fille, suit des études vétérinaires, la rousse flamboyante déborde d’énergie et vit dans l’ombre sa propre histoire secrète.

Quand un macchabée est retrouvé dans une position pour le moins inattendue dans une chambre de la maison d’hôtes voisines, les Corrigan décident de reformer la Breizh Brigade pour mener leur propre enquête. N’allez surtout pas croire que les Corrigan veulent protéger la réputation de leur voisin et néanmoins rival… une vieille et tenace animosité sépare les deux familles. En fait les Corrigan espèrent surtout protéger leurs arrières en s’octroyant un droit de regard sur l’enquête officielle.

Pour cette première immersion dans le cosy crime, Mo Malo tire parfaitement son épingle du jeu, grandement aidé par son trio d’enquêtrices qui ne devrait laisser personne indifférent, mais aussi à grand renforts de personnages secondaires mitonnés aux petits oignons.

Si l’intrigue à proprement parler ne devrait pas provoquer de brusques poussées d’adrénaline, elle n’en reste pas moins bien menée. Pas de grosse surprise, ni de brusque revirement de situation au menu des festivités, mais cela ne devrait pas empêcher le lecteur de suivre l’affaire avec un intérêt amusé.

Comme beaucoup si on me demandait de citer une auteure d’outre-Manche considérée comme une « Reine du Crime », c’est le nom d’Agatha Christie qui me viendrait à l’esprit. Chez les Corrigan toutefois on ne jure que par L.T. Meade, une prolifique auteure irlandaise qui put prétendre à la couronne bien avant sa cadette britannique.

Un second opus devrait être publié dans les prochaines semaines, je serai bien entendu fidèle au poste pour découvrir la suite des aventures de la Breizh Brigade. Et après ? Seul Mo Malo est en mesure de répondre à cette question. Pour ma part je ne désespère pas de le voir chausser à nouveau les raquettes pour un retour au Groenland, en attendant laissons Qaanaaq profiter d’un repos bien mérité.

Ce n’est sans doute pas totalement un hasard si le nom de famille Corrigan est proche des Korrigan, terme qui, dans la culture traditionnelle bretonne (et celte), désigne des lutins capables du meilleur comme du pire.

MON VERDICT

[BOUQUINS] Collectif – 22 V’là Les Flics !

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Titre :  22 V’là Les Flics !
Auteur : Collectif
Éditeur : Lajouanie
Parution : 2022
Origine : France
444 pages

De quoi ça cause ?

21 auteurs qui ont été ou sont encore flics se livrent à l’exercice de la nouvelle pour mettre en avant leur métier. Mais pas que… le fil rouge de ces nouvelles est l’enfance.

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Comment résister à un recueil de nouvelles policières écrites par ceux qui peuvent en parler le mieux ?

Pour la beauté du geste : pour chaque exemplaire acheté, 1.50 € seront reversés aux orphelins de la police.

Ma Chronique

Ils sont venus ils sont tous là… Non Charles, ils ne sont pas tous là mais ils sont quand même 21. Si l’on ajoute la brillante et touchante préface signée Oliver Marchal, ce sont 22 auteurs, flics ou ex-flics, qui ont répondu à l’invitation des éditions Lajouanie.

En faisant cohabiter enfance et police deux schémas se dessinent, soit l’enfant est victime, soit notre chère petite tête blonde n’est pas si innocente que ça. Un raccourci un peu rapide je le reconnais volontiers, ce serait sans compter sur le talent et l’imagination des auteurs pour nous surprendre. Après tout la collection polar des éditions Lajouanie s’appelle bien Romans policiers mais pas que

Parmi les auteurs qui ont participé à ce recueil il y en a que je connais pour avoir lu un ou plusieurs de leurs romans (Sacha Erbel, Didier Fossey et Christophe Guillaumot), d’autres que je connais uniquement de nom (Christophe Gavat, Jean-François Pasque, Pierre Pouchairet, Jean-Marc Souvira, Danielle Thiéry et Ivan Zinberg), et les derniers que j’aurai le plaisir de découvrir.

Des nouvelles qui flirtent allégrement avec le noir, survolant les multiples abjections dont l’être (in)humain peut être capable. Selon les auteurs l’aspect strictement policier sera plus ou moins (voire pas du tout) présent, mais le thème de l’enfance demeurera le fil rouge. De nombreuses thématiques d’actualité seront abordées de façon plus ou moins approfondies mais toujours parfaitement intégrées au récit.

Des nouvelles qui sont aussi l’occasion d’aborder les nombreuses problématiques avec lesquelles les policiers doivent composer tant bien que mal : lourdeurs des procédures administratives, budgets toujours revus à la baisse qui engendrent à la fois sous-effectif et surcharge de travail… avec les conséquences, parfois dramatiques, qui peuvent en découler.

Je ne m’étendrai pas sur chacune des nouvelles composant le présent recueil, en lieu et place je vais les lister en leur attribuant une note (basée sur un ressenti purement personnel) sur 5.

  • Jean-Marc Bloch – La Mouette : 3
  • Olivier Damien – Ruben : 5
  • Eric Dupuis – Une Si Belle Journée : 3.5
  • Sacha Erbel – La Petite : 4
  • Didier Fossey – Zippo : 5
  • Christophe Gavat – Entre Deux Tours : 5
  • Christophe Guillaumot – En Lettres Dorées : 3.5
  • Frank Klarczyk – V.I.F. : 5
  • François Lange – Sur Un Air De Guitare : 3
  • Rémy Lasource – L’Obscurité Dans Nos Cœurs : 3
  • Paul Merault – Nous Pensons, Donc Nous Sommes : 5
  • Patrick Nieto – Si J’Avais Su : 5
  • Eric Oliva – Briser Les Verrous De Ma Mémoire : 5
  • Lionel Olivier – La Nuit Porte Conseil : 5
  • Jean-François Pasques – Qu’Est-Ce Que Je Vais Bien Pouvoir Dire Aux Enfants ? : 4
  • Pierre Pouchairet – Devenir Une Tueuse : 3
  • Jean-Marc Souvira – Men-Tensel : 2.5
  • Danielle Thiéry – Le Poids Des Mots : 3.5
  • Emmanuel Varle – Engrenage : 3
  • Luc Watteau – Cosette Au Coin Du Feu : 4
  • Ivan Zinberg – Quand Je Serai Grand : 5

Comme vous pouvez le constater les nouvelles sont classées par tri alphabétique sur le nom de leur auteur. Un ressenti inégal – comme souvent dans ce genre de recueil – qui, je le répète, n’engage que moi. Il n’en reste pas moins que le recueil s’en tire avec la très honorable moyenne de 4. Que j’augmente avec plaisir d’un demi-point pour saluer l’initiative de ce recueil et le reversement de 1,5 € aux orphelins de la police.

Je terminerai cette chronique avec un extrait de la préface d’Olivier Marchal, tout simplement parce que j’aurai été bien incapable de trouver des mots plus justes pour dire merci à ces flics… ceux qui ont contribué à ce recueil bien sûr, mais aussi à tous les autres, qui ont servi ou servent encore au sein des forces de police :

« Pour rendre hommage à tous ces flics tombés dans la rue pour « servir et protéger ». Tous ces flics oubliés, morts dans l’indifférence générale.
Un discours vite envoyé.
Une cérémonie bidon.
Les larmes sincères des collègues.
Et des enfants qui restent sans papa ou maman.
Les héros ne meurent que sur les champs de bataille. Les héros, ce sont eux. Des flics anonymes morts en faisant leur devoir.
Avec des enfants qui restent en retenant leur colère et leurs larmes…
Merci à tous ces flics qui font ce métier difficile et incompris. »

MON VERDICT

[BOUQUINS] Rémy D’Aversa – Géronimo

AU MENU DU JOUR


Titre : Géronimo
Auteur : Rémy D’Aversa
Éditeur : Alter Real
Parution : 2022
Origine : France
237 pages

De quoi ça cause ?

Le capitaine Roccasecca de la PJ lyonnaise est appelé sur une scène de crime. Une jeune femme a été tuée, le crâne fracassé. Aucun indice sur la scène de crime, les deux seuls témoins sont le fils de la victime âgé de 2 ans et le chat Geronimo.

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

C’est via Facebook que j’ai entendu parler de ce roman et bien entendu c’est la couv’ qui a en premier lieu attiré mon regard. Non seulement le chat est splendide mais en plus il ne risque pas de passer inaperçu avec ce rose prédominant.

Ma Chronique

Avec Géronimo, Rémy D’Aversa signe son premier roman mais il aimerait que son capitaine Roccasecca soit à la ville de Lyon ce que Montalbano est à la Sicile ou Brunetti à Venise… ma fois, c’est tout le mal que je lui souhaite.

Il faut bien reconnaitre que même s’il ne révolutionne pas les règles du genre, l’auteur tire son épingle du jeu en nous livrant un polar bien ficelé et agréable à lire. Une enquête certes relativement classique mais avec son lot de fausses pistes et de rebondissements.

J’aurai juste un petit bémol sur l’aspect inachevé du « cas Verdon ». Je n’entrerai pas dans le détail afin d’éviter tout risque de spoiler mais c’est vrai que je suis un peu resté sur ma faim sur ce coup.

Si l’équipe de la PJ en charge de l’enquête est effectivement basée à Lyon, le crime a eu lieu sur la commune de Larajasse, un milieu nettement plus rural que la mégapole lyonnaise ; l’occasion pour nos policiers citadins de se mettre au vert lorsqu’il s’agira d’enquêter sur le terrain.

Mentionner l’équipe en question est la transition idéale pour aborder les personnages. À commencer par Santonino Roccasecca, flic d’origine italienne (au cas où vous auriez des doutes) qui aime la bonne chère (certains des petits plats qu’il mijote m’ont fait saliver d’envie)… et consomme sans modération – trop ? – la gent féminine. Le gars ne refuse jamais une partie de jambes en l’air… quelle que soit sa partenaire.

Sa collègue, Amira, est de loin le personnage ayant l’histoire personnelle la plus intéressante ; là encore je vous laisse découvrir de quoi il retourne. Les autres membres de l’équipe ne sont abordés que de façon succincte.

Un premier roman plutôt réussi, on referme le bouquin avec l’envie de retrouver Roccasecca et son équipe pour d’autres enquêtes. Ce sera aussi l’occasion de développer les autres membres du groupe.

Je terminerai par un questionnement concernant le titre du roman. Que vient faire ce e accentué dans le nom Géronimo ? Geronimo étant un nom anglais (celui que les blancs ont donné au chef apache, son nom de naissance est Go Khla Yeh, parfois surnommé Guu Ji Ya), ce e accentué n’est clairement pas approprié. C’est d’autant plus curieux que dans le roman le nom du chat est bien orthographié Geronimo…

MON VERDICT

[BOUQUINS] Laurent Gaudé – Chien 51

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Titre : Chien 51
Auteur : Laurent Gaudé
Éditeur : Actes Sud
Parution : 2022
Origine : France
304 pages

De quoi ça cause ?

Zem Sparak a fui la Grèce peu avant son effondrement et son rachat par la puissante multinationale GoldTex. Trente ans plus tard, il officie comme chien – flic de terrain – dans la zone 3, le secteur le plus glauque de Magnapole.

Appelé sur une scène de crime, il découvre qu’il va devoir enquêter avec, et sous les ordres de, Salia Malberg, une jeune inspectrice en poste dans la zone 2 (une zone intermédiaire / chic). Une collaboration forcée qui n’enchante aucun des deux partenaires, mais tous les deux sont mû par la même envie de découvrir la vérité sur ce crime.

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

En toute franchise j’ai d’abord flashé sur la couv’ qui est tout simplement magnifique. Une création de l’artiste chinois Xiaohui Hu (vous pouvez consulter sa page sur le site artstation pour découvrir son travail).

Ensuite l’idée de découvrir une dystopie made in France, écrite par un auteur qui fait sa première incursion dans la science-fiction, a sérieusement titillé ma curiosité. Le pitch a fait le reste.

Ma Chronique

Avant de découvrir ce roman je ne connaissais pas du tout Laurent Gaudé, bien que l’auteur n’en soit pas vraiment à son coup d’essai : avec Chien 51, il signe son douzième roman et est aussi l’auteur de dix-sept pièces de théâtre. Ce roman est toutefois sa première incursion dans le vaste monde des littératures de l’imaginaire (ou encore SFFF pour science-fiction, fantastique et fantasy).

Chien 51 s’inscrit clairement dans le registre de la science-fiction et plus précisément dans la dystopie en proposant une vision plutôt pessimiste de notre avenir. Pessimiste certes, mais pas pour autant totalement inconcevable… Après tout l’auteur ne fait que pousser à l’extrême des maux déjà présents aujourd’hui (tensions sociales, crise économique, conflits divers et variés mais aussi dérèglement climatique entre autres).

Dans le monde imaginé par Laurent Gaudé ce sont de puissantes multinationales qui contrôlent les États et détiennent les rênes du pouvoir. L’intrigue nous roman nous plonge au cœur de Magnapole, une mégapole contrôlée par la société GoldTex. Une ville divisée en trois zones : la 1 est réservée à l’élite, la 2 peut être considérée comme intermédiaire / chic et la 3 est la plus pauvre. Des inégalités existent certes entre les zones 1 et 2 mais elles sont encore plus flagrantes entre la zone 3 et les autres.

Un équilibre fragile qui s’est construit à force de violentes répressions face à la protestation des citoyens de la zone 3. Un équilibre qui pourrait bien être remis en cause à l’approche des élections. Élections qui verront s’affronter deux candidats et deux visions d’avenir que tout oppose.

Le roman s’ouvre sur l’effondrement de la Grèce à la suite d’une OPA de GoldTex, Zem Sparak a eu la chance d’embarquer à bord d’un navire peu avant qu’une série de violentes explosions ne sèment un peu plus de chaos et la mort. On retrouve Sparak trente ans plus tard, alors qu’il est appelé sur une scène de crime.

Et oui, parce que Chien 51 est aussi un roman policier avec une enquête qui deviendra la clé de l’intrigue.

Les choses vont se compliquer pour Zem Sparak quand il va découvrir que pour cette enquête il est « verrouillé » à un enquêteur de la zone 2. Non seulement il va devoir collaborer avec un binôme mais aussi être placé sous ses ordres.

Le binôme en question est Salia Malberg, jeune et ambitieuse inspectrice de la zone 2. Dans le genre duo dépareillé, ils font la paire ! Et cette collaboration forcée n’enchante aucune des deux parties.

Vous allez faire ce que je vous dis de faire. Et dès maintenant. Que cela vous plaise ou non. Vous allez marcher à mes côtés, comme un bon chien, et renifler où je vous dirai de renifler. Si vous ne voulez pas que je fasse sauter votre accréditation, vous allez apprendre à faire ce que je vous demande et même à me lécher la main.

Le ton est donné dès leur seconde rencontre. Il faut dire que demander à Zem Sparak de filer droit c’est un peu comme demander à un végan de manger un steak tartare sans son accompagnement… et avec le sourire !

Le roman est ponctué de flashbacks permettant de découvrir le parcours de Zem Sparak et comment le jeune homme engagé et militant est devenu un flic bourru et désabusé de la zone 3. Un rappel du passé pas complètement innocent comme nous le découvrirons par la suite.

Rien n’est laissé au hasard dans ce roman : le contexte est mûrement réfléchi, l’intrigue totalement maîtrisée, les personnages bien travaillés… Un roman aussi audacieux qu’intelligent, Laurent Gaudé se sert de la science-fiction pour emmener le lecteur à s’interroger sur le présent… parce qu’il n’est – peut-être –  pas encore trop tard pour inverser la tendance.

MON VERDICT

[BOUQUINS] Christophe Ferré – Les Amants Du Mont-Blanc

AU MENU DU JOUR


Titre : Les Amants Du Mont-Blanc
Auteur : Christophe Ferré
Éditeur : L’Archipel
Parution : 2022
Origine : France
400 pages

De quoi ça cause ?

Au pied du Mont-Blanc, deux couples de randonneurs qui ne se connaissaient pas sont abattus par un motard. Deux jours plus tard, pour endiguer la pandémie de COVID-19, la France est confinée.

Trois ans plus tard, la journaliste Léa Grange, spécialiste des affaires criminelles non résolues, se rend à Chamonix pour essayer d’élucider l’affaire…

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Ça fait déjà quelques temps que j’ai envie de découvrir l’univers littéraire de Christophe Ferré, j’ai profité que le titre soit proposé par Net Galley pour sauter le pas.

Ma Chronique

Je remercie les éditions L’Archipel et Net Galley pour leur confiance renouvelée.

Pour son nouveau roman Christophe Ferré s’inspire – très librement – de la tuerie de Chevaline (en septembre 2012, trois membres d’une même famille et un cycliste sont abattus de plusieurs balles. Malgré plusieurs enquêtes en cours, ce quadruple meurtre demeure non élucidé).

Plus loin dans le roman vous découvrirez que l’auteur ne revisite pas seulement l’affaire de la tuerie de Chevaline, il imagine une sortie de crise sanitaire beaucoup plus optimiste que ne l’est la réalité (en admettant qu’on en soit définitivement sortis). Une liberté scénaristique que l’on lui pardonne bien volontiers, d’autant plus que c’est dans l’intérêt de l’intrigue.

Si le roman peut bel et bien revendiquer le titre de polar, l’enquête que l’on suit n’est pas menée par la police ou la gendarmerie mais par une journaliste indépendante spécialisée dans les affaires criminelles non résolues (les fameux cold cases).

D’emblée je dois avouer n’avoir eu que peu d’empathie pour le personnage de Léa Grange, certes la nana s’investit corps et âme dans son enquête mais parfois je l’ai trouvé agaçante (pour ne pas dire franchement casse-couilles) à force d’insister et de répéter toujours les mêmes questions à ses interlocuteurs. Si encore ça faisait avancer le schmilblick j’aurai pu passer l’éponge, mais même pas !

Au fil de son enquête la journaliste va se lancer sur diverses pistes qui semblent n’aboutir nulle part… sauf une qui pourrait être la clé du mystère. Et compte tenu des conséquences de la découverte cela pourrait aussi expliquer les tentatives d’intimidation dont Léa va être victime. Tant et si bien qu’elle va finir par douter de tout et de tout le monde, ce que l’on peut comprendre ; n’empêche que parfois elle part en vrille en mode totale paranoïa.

Concernant le déroulé de l’intrigue, l’ensemble est plutôt bien ficelé malgré quelques redondances. Au fil des chapitres on a vraiment envie d’en apprendre davantage et de découvrir le fin mot de l’affaire.

Heureusement d’ailleurs que Christophe Ferré garde le contrôle de son intrigue car l’écriture manque un peu de peps (un peu comme un narrateur qui débiterait son histoire d’un ton monocorde). De plus j’ai relevé certains choix de vocabulaire plutôt déconcertants, tel que l’emploie intempestif du verbe s’écrier, à croire que les personnages passent leur temps à gueuler plutôt qu’à parler sereinement.

C’est donc mitigé que je referme ce roman. Malgré quelques faiblesses narratives l’intrigue reste accrocheuse du début à la fin. Une lecture sympathique sans être transcendante, mais pas de quoi me décourager de lire cet auteur (j’ai vu qu’un de ses romans s’inspirait de l’affaire Xavier Dupont de Ligonnés… pourquoi pas ?).

MON VERDICT

[BOUQUINS] Stephen King – Billy Summers

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Titre : Billy Summers
Auteur : Stephen King
Éditeur : Albin Michel
Parution : 2022
Origine : États-Unis (2021)
560 pages

De quoi ça cause ?

Billy Summers est un tueur à gages, l’un des meilleurs dans sa catégorie. Il n’accepte que les contrats pour lesquels la cible est un vrai méchant.

Billy Summers a envie de raccrocher et de passer à autre chose, mais avant ça il va accepter un dernier coup qui devrait lui assurer une retraite dorée…

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Stephen King ! What else ?

Ma Chronique

Stephen King n’a plus rien à prouver depuis belle lurette, on sait notamment qu’il est capable d’écrire d’excellents romans sans y ajouter une once de fantastique (il suffit de lire Misery ou Jessie pour s’en convaincre). Nul doute donc que quand il entreprend d’écrire un roman autour du dernier coup d’un tueur à gages, il va aller bien au-delà de ça.

Les amateurs le savent mieux que personne, dans la littérature ou le cinéma, le dernier coup est celui où rien ne se passe comme prévu. Même le meilleur des plans va forcément dérailler, sinon ça ne serait pas drôle.

Comme son nom l’indique fort justement Billy Summers est avant tout l’histoire de Billy, ancien sniper chez les marines devenu tueur à gages. Un tueur à gages qui cultive le paradoxe puisqu’il n’accepte que les contrats visant de véritables méchants… se classant ainsi lui-même dans la catégorie des méchants – ce dont il a parfaitement conscience.

Pour honorer ce dernier contrat il va devoir, pour une durée indéterminée, endosser le rôle de David Lockridge, un apprenti écrivain qui s’est retiré dans un coin perdu pour travailler d’arrache-pied sur son premier roman.

Pour ne pas attirer l’attention Billy va devoir se fondre totalement dans ce rôle et se mêler étroitement à son nouvel entourage (aussi bien privé que professionnel)… une tâche dont il va s’acquitter au-delà de toutes ses attentes.

Ce sera aussi l’occasion pour Billy de raconter sa propre histoire sous forme d’une fiction, travail dans lequel il s’investira complètement, réveillant ainsi de vieux démons du passé… pour mieux les exorciser en les couchant sur le papier.

Trois histoires pour le prix d’une, Billy Summers (lui-même a deux facettes), David Lockridge et Benjy Compson (le double fictionnel de Billy). Et ce n’est que le début, l’arrivée inattendue d’un nouveau personnage va complètement rebattre les cartes.

Je ne spoilerai pas grand-chose en vous disant que le dernier coup de Billy ne va pas vraiment se passer comme il l’espérait. Le chasseur va se transformer en proie, mais une proie déterminée à donner du fil à retordre à ses poursuivants. Une proie qui ne va se contenter de jouer les fugitifs, Billy veut comprendre tous les tenants et les aboutissants de ce coup foireux.

Stephen King va, une fois de plus, s’avérer être un scénariste et un raconteur d’histoire hors pair. Son intrigue se densifie au fil des pages et des rebondissements avec quelques brusques poussées d’adrénaline. D’un autre côté l’auteur ne perd jamais une occasion de mettre en avant le côté profondément humain de son anti-héros ; ce sera encore plus vrai après sa rencontre avec Alice (une rencontre pas franchement ordinaire… une rencontre à la sauce King).

Ce roman est aussi une ode à l’Amérique profonde, loin des mégapoles ; dans ces petites villes où les voisins ne se regardent pas en chien de faïence ou en ces lieux sauvage où la nature peut exposer toute sa grandeur et sa richesse.

À côté de ça le King ne perd pas une occasion d’égratigner certains travers de cette Amérique qu’il aime tant… à commencer par la sombre période trumpiste, mais aussi celle de Bush Jr et sa gestion calamiteuse de la seconde guerre du Golfe.

Comme il a coutume de le faire, l’auteur ne manque pas de placer çà et là quelques clins d’œil à son univers littéraire (Hôtel Overlook, ça vous parle ?). C’est aussi l’occasion de déclarer sa flamme à la littérature (son héros est un inconditionnel de Zola et ne manque pas de faire référence à d’autres grands noms de la littérature).

Un roman qui devrait vous tenir en haleine de la première à la dernière page. Et quelle fin ? À la hauteur du reste du roman, toute en justesse et brillante d’humanité. Incontestablement le King est au sommet de son art.

Un roman qui devrait séduire un public plus large que les seuls afficionados du King tant il s’éloigne de ses codes habituels. Que vous soyez amateurs de romans noirs, de polars, de road trips ou simplement à la recherche d’une lecture forte, Billy Summers saura répondre à toutes vos attentes… et même aller au-delà.

MON VERDICT

[BOUQUINS] Jo Nesbo – De La Jalousie

AU MENU DU JOUR


Titre : De La Jalousie
Auteur : Jo Nesbo
Éditeur : Gallimard
Parution : 2022
Origine : Norvège (2021)
352 pages

De quoi ça cause ?

La Jalousie et la tromperie serviront de fil rouge aux sept nouvelles du présent recueil.

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Parce que c’est Jo Nesbo, what else ? Le top du top aurait été un retour de Harry Hole mais je n’en reste pas moins curieux de le découvrir en tant que novelliste.

Ma Chronique

Bien que ce ne soit pas la première fois que Jo Nesbo se frotte à la nouvelle (un premier recueil, non traduit, est paru en 2001 en Norvège), c’est une grande première pour le public français de découvrir l’auteur dans ce difficile exercice de style.

Il sera donc question de jalousie (voire de jalousies, tant Jo Nesbo se plait à décortiquer la chose) au fil de sept nouvelles qui composent le présent recueil. L’auteur reste dans le domaine dans lequel il excelle, le polar teinté de noir, pour tisser ses toiles et surprendre le lecteur. Bien entendu, pour corser le tout, la jalousie va pousser au crime.

Londres ouvre le bal. Un vol New York Londres en classe affaires, une passagère confie à son voisin que son mari la trompe avec sa meilleure amie et qu’elle va mourir dans les jours à venir… On ne pouvait rêver mieux en matière de mise en bouche.

On enchaîne avec Phtonos, la nouvelle la plus longue du recueil (quasiment la moitié du bouquin à elle seule). Nikos Balli, un inspecteur d’Athènes, est dépêché sur l’île de Kalymnos afin d’interroger le frère jumeau d’un individu porté disparu. Une affaire en apparence banale qui va réserver bien des surprises aux policiers avant de trouver sa conclusion… cinq ans plus tard. Une enquête fort bien menée dans laquelle deux histoires de jalousie vont cohabiter.

Suivra La File D’Attente, dans laquelle un petit con va apprendre à ses dépens que la jalousie n’est pas toujours une question d’amour. Courte mais noire à souhait.

Dans Déchet c’est un éboueur (un ripeur, parait que c’est plus mieux bien) qui va devoir lutter contre sa gueule de bois pour se remémorer les événements de la nuit passée. Globalement bien ficelée mais elle m’a un peu laissé sur ma faim.

Dans Les Aveux un suspect très loquace est confronté à un policier plutôt taiseux, le suspect en question est le mari de la victime, retrouvée morte à la suite d’un empoisonnement au cyanure. Un quasi monologue qui s’achève sur un twist renversant.

Odd met en scène un écrivain désabusé qui plante à la dernière seconde son public et la journaliste venue l’interviewer dans le cadre d’un direct télévisé. Une décision qui va tout changer dans la vie d’Odd Rimmen. De loin la nouvelle la plus surprenante du recueil même si elle ne m’a pas totalement convaincue.

Dans La Boucle D’Oreille c’est ce bijou, trouvé dans un taxi, qui va faire naître le soupçon et attiser les braises de la jalousie. Une belle réussite pour clore ce recueil.

Comme souvent dans ce genre de recueil, les nouvelles sont inégales mais globalement Jo Nesbo démontre qu’il maîtrise les règles du genre, il sait faire court mais efficace même si, soyons franc du collier, ces nouvelles ne resteront sans doute pas dans les annales.

Le point commun entre ces nouvelles – outre le thème de la jalousie – est qu’elles sont (à l’exception de Odd)  écrites à la première personne. Ainsi à chaque fois c’est un des acteurs des évènements qui nous les relate et accessoirement les adapte à sa vision des choses.

L’heure des comptes est venue, voici mes notes (sur 5) pour chacune de ces nouvelles :

  • Londres : 5
  • Phtonos : 4
  • La File D’Attente : 3
  • Déchet : 3
  • Les Aveux : 5
  • Odd : 3
  • La Boucle D’Oreille : 5

Soit une honorable moyenne de 4/5.

MON VERDICT

[BOUQUINS] Katerina Autet – Les Deux Morts De Charity Quinn

AU MENU DU JOUR


Titre : Les Deux Morts De Charity Quinn
Auteur : Katerina Autet
Éditeur : Robert Laffont
Parution : 2022
Origine : France
273 pages

De quoi ça cause ?

Bienvenue à Georgetown, quartier huppé de Washington. C’est ici que réside Charity Quinn, une avocate de renom. À l’approche de Noël, Charity est victime d’un accident qui la laisse défigurée. Ou serait-ce une tentative de meurtre ? Celle qui a passé sa vie à parler pour les autres se mure dans le silence. À croire qu’elle espère que le coupable s’en sorte…

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Parce que c’est La Bête Noire, une collection qui ne m’a jamais déçu, source de bien des coups de cœurs et d’émotions fortes.

Parce que Katerina Autet m’avait agréablement surpris avec son précédent roman, La Chute De La Maison White (récompensé par le Grand Prix des Enquêteurs 2020). Il me tardait de découvrir le second roman de l’auteure (comme elle le reconnaît dans ses remerciements à la fin du bouquin, un second roman est celui de « tous les dangers »).

Ma Chronique

Je remercie Katerina Autet et les éditions Robert Laffont – tout particulièrement Filipa, chargée des relations blogs pour la collection La Bête Noire – pour leur offre de lecture et leur confiance.

Commençons par la fin et les remerciements de l’auteure, une analyse succincte mais juste de l’angoisse du second roman après un premier titre qui a connu un succès public et critique :

Il paraît que le deuxième roman est celui de tous les dangers. Il doit forcément être mieux que le précédent (sinon, c’est le signe qu’on régresse). Il doit également être différent, pour ne pas donner l’impression qu’on se répète. Et en même temps, pas trop, pour être apprécié des lecteurs qui ont aimé le premier.

Est-ce que Les Deux Morts De Charity Quinn relève ces deux défis ? Je vais essayer de répondre à cette question au fil de ma chronique.

D’ores et déjà je peux vous signaler que Katerina Autet reste dans la trame policière classique mais efficace du whodunit (une victime, des suspects et une enquête afin de démasquer le(s) coupable(s)).

Pour rester dans les points communs entre les deux romans de l’auteure, c’est, une fois de plus, une famille a priori « bien sous tous rapports » qui va se retrouver sous le feu des projecteurs.

Enfin, le récit est rédigé à la première personne, c’est Ethan Morow, jeune flic débutant, qui nous guidera au fil de l’enquête qu’il mènera avec sa coéquipière, Helena.

Je vous rassure tout de suite, les similitudes s’arrêtent ici. Pour commencer on quitte Cape Code et Boston pour rejoindre Washington DC ; une occasion de découvrir les deux visages de la capitale des États-Unis, avec d’un côté ses quartiers chics (voire très chics) et de l’autre ses banlieues populaires. Je ne signale pas cet aspect du roman juste afin de meubler, il y a une réelle dimension sociale dans le bouquin de Katerina Autet ; ne serait-ce qu’à travers son personnage principal, Ethan, issu de ces fameuses banlieues qui, sans complètement renier ses origines, essaye de trouver sa place dans un milieu plus aisé.

 Autre différence – et pas des moindres – la victime, Charity Quinn, n’est pas morte. Elle pourrait même avoir été simplement victime d’un stupide accident (elle se prend un miroir sur la tronche pendant son sommeil)… mais la thèse accidentelle va rapidement être écartée pour privilégier celle de l’acte volontaire.

Attends voir une minute mec – ça c’est vous qui me coupez dans mon élan rédactionnel – si Charity Quinn n’est pas morte alors c’est quoi ce titre et ses deux morts ? De la publicité mensongère ? Une arnaque ? Rien de tout ça, rassurez-vous – là c’est moi qui reprends les rênes de la conversation –, déjà mourir deux fois, à ma connaissance ça ne s’est jamais vu. Pour le reste, lisez le roman et tout deviendra clair comme de l’eau de roche.

Revenons à nos moutons. Si Charity Quinn n’est pas morte, il n’en reste pas moins qu’elle gardera de lourdes séquelles – notamment esthétiques – de ce drame. Depuis son arrivée à l’hôpital, Charity Quinn est mutique sans qu’aucune explication physique, physiologique ou neurologique ne justifie cet état de fait.

Pas facile d’interroger un témoin clé qui se mure dans le silence. Les enquêteurs devront se contenter du journal intime de la victime pour essayer de combler les blancs laissés par les divers entretiens avec les proches (et donc suspects).

Au fil de l’enquête il sera beaucoup question de justice avec notamment l’opposition entre le sens éthique du mot et son sens juridique ; dilemme que l’on peut résumer en opposant deux adages. L’un des symboles dans la représentation de la justice est le bandeau qui lui couvre les yeux et qui affirme donc que « la justice est aveugle ». La Fontaine, sans doute moins bercé d’illusion porte un regard plus critique sur la justice : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » (Les Animaux malades de la peste).

Un dilemme parfaitement assumé par Charity Quinn à en croire quelques extraits de son journal :

À partir du moment où vous le payez, un avocat est votre ami. Ainsi, au fil des ans, je suis devenue l’amie de beaucoup de personnes infréquentables.

Ma marque de fabrique était le doute raisonnable. J’avais bien retenu les leçons du procès O. J. Simpson : tant que votre client n’a pas été vu avec un pistolet fumant à la main près du corps de sa victime agonisante, il y a toujours moyen de s’en sortir. Il suffisait d’imaginer une explication alternative qui, à défaut d’être plausible, était théoriquement possible.

Beaucoup de mes clients étaient des gens mauvais, évidemment, je savais cela. Seulement, je me disais que s’il n’y avait pas de gens mauvais, il n’y aurait pas d’avocats non plus.

C’est très bien d’avoir des principes, de vouloir défendre la veuve et l’orphelin, et sans se faire rémunérer, qui plus est. Mais ce n’est pas cela qui paie, et pour vivre, on a besoin d’argent. De beaucoup d’argent. La pauvreté n’est romantique que pour ceux qui ne savent pas vraiment ce que c’est.

De justice aussi il sera question en intégrant à la fiction quelques affaires judiciaires bien réelles. À commencer par l’ultramédiatisée affaire O.J. Simpson, dont le principal suspect a été innocenté au nom de ce fameux doute raisonnable si cher à Charity Quinn (c’est d’ailleurs cette affaire qui la poussera à s’orienter vers une carrière de pénaliste). Elle gagnera par la suite ses lettres de noblesses en assurant la défense de Bernard Madoff dans un procès impossible à gagner mais qui la mettra sous le feu des projecteurs. Enfin, moins connue du grand public (y compris aux Etats-Unis), le procès de l’accident du métro de Washington survenu en juin 2009 (9 morts et 80 blessés).

Au niveau des personnages j’ai beaucoup aimé le duo d’enquêteurs composé par Ethan et Helena, une relation compliquée par leurs origines sociales diamétralement opposées (surtout dans l’esprit d’Ethan soit dit en passant), mais soudée par une confiance réciproque et une réelle complicité (même si pas toujours ouvertement affichée).

Je passerai vite fait sur leur responsable d’enquête, Pete Anderson que je qualifierai simplement de gros con prétentieux. Heureusement la cheffe de la police s’avérera finalement moins distante qu’elle ne veut bien le montrer.

Enfin il y a l’entourage de Charity Quinn. Deux filles que tout oppose. Une pas vraiment fille adoptive mais presque qui se la joue un peu trop élève modèle pour plaire à sa pas-maman. Un fiancé presque trop bien sous tous rapports, un homme à tout faire et une collaboratrice qui dépend totalement de sa patronne. À Ethan et Helena de démêler le vrai du faux dans un écheveau de faits, de faux-semblants et de mensonges… avec un soupçon de manipulation en bonus.

Voici venu le temps, des rires et des chants… Oups non, ça c’était avant (je vous parle d’un temps que les plus jeunes d’entre vous ne peuvent pas connaître… le temps de l’île aux enfants). Voici venu le temps de répondre aux questions posées par Katerina Autet concernant le cap du second roman :

À la première question, le jury (composé de moi tout seul) répond OUI. J’ai trouvé ce second opus plus abouti que le précédent, dans le déroulé général de l’intrigue mais aussi et surtout par la profondeur des thèmes abordés.

À la seconde question, le jury unipersonnel répond OUI. Si des similitudes existent entre les deux romans de l’auteure, ils n’en restent pas moins totalement différents (pour les mêmes raisons que celles évoquées plus haut).

Le cap a donc été franchi haut la main, nul doute que nous serons nombreux à attendre le troisième bébé… et les suivants !

MON VERDICT

[BOUQUINS] Anne-Marie Mitchell – Le Piéton Du 36

AU MENU DU JOUR


Titre : Le Piéton Du 36
Auteur : Anne-Marie Mitchell
Éditeur : Lucien Souny
Parution : 2022
Origine : France
144 pages

De quoi ça cause ?

Paris 2019. Le commissaire Noé Jaurèle et le lieutenant Léo Paulin sont appelés sur une scène de crime. Les rares indices retrouvés sur place semblent avoir été laissés à dessein par l’assassin.

Pas le temps de souffler qu’une deuxième victime est identifiée. Aucun doute possible, c’est bien le même assassin qui a frappé à quelques heures d’intervalle…

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

À la base c’est la couv’ qui a titillé ma curiosité, la quatrième de couv’ n’a fait que confirmer mon envie de me pencher sur ce bouquin.

Ce seront quelques échanges avec l’auteure, Anne-Marie Mitchell, qui achèveront de me convaincre.

Ma Chronique

Le Piéton du 36 c’est le commissaire Noé Jaurèle, un surnom qu’il doit à son amaxophobie (la peur de conduire) bien connue de tous.

Pour revenir à mon amaxophobie – qui est, au cas où tu serais trop paresseux pour ouvrir un dictionnaire, la peur maladive de mettre les mains sur un volant –, sais-tu que deux cents millions d’animaux meurent chaque année sur les routes d’Europe, tués par d’abjects écrabouilleurs ?

Jaurèle est un flic à l’ancienne qui se méfie de tout ce qui touche aux nouvelles technologies. Un flic bourru à souhait qui n’a pas son pareil pour manier l’argot, totalement accro à Dolce, son chat chartreux. Fan de Brassens et fervent admirateur de Georges Simenon et de son héros fétiche, le commissaire Maigret.

N’ayant jamais lu Simenon et ne connaissant Maigret que par écran interposé (au cinéma sous les traits de Jean Gabin, à la télévision sous ceux de Jean Richard puis de Bruno Cremer), les nombreuses références à l’auteur et à son personnage m’ont laissé de marbre, mais cela ne m’a nullement empêché d’apprécier ce bouquin.

Sinon je suis piéton (pas amaxophobe, juste piéton sans aucun permis de conduire), ailurophile totalement assumé et non exclusif, grand fan de Brassens et, plus généralement, amoureux de la langue française. Ajoutons à cela un tantinet asocial et vous aurez un aperçu de ce qui me rapproche d’un personnage comme Noé Jaurèle.

En revanche s’il y a bien une différence sur laquelle je ne transigerai pas c’est que quand je vais à la boulangerie je commande un pain au chocolat, pas une chocolatine (vade retro !!!).

Si l’enquête de police ne révolutionnera sans doute pas le genre, elle n’en reste pas moins très bien construite, j’avoue d’ailleurs sans la moindre honte m’être totalement laissé berner sur la fin (mes soupçons se sont orientés sur le mauvais suspect… ce qui était certainement une volonté de l’auteure).

Le roman brille surtout par la qualité et la beauté de son écriture ; les dialogues sont purement et simplement jouissifs (je pense notamment aux échanges en Jaurèle et son lieutenant ou encore entre le commissaire et son ami médecin-légiste). C’est un plaisir qui ravira les amoureux de la langue française.

Il faut dire que Anne-Marie Mitchell apporte un soin tout particulier à ses personnages. À l’inverse de son boss, le lieutenant Léo Paulin est un as en informatique. Le légiste, Edwin Joubert, habitué à parler à ses cadavres en cours d’autopsie n’est pas san rappeler Ducky Mallard de la série NCIS. Vous croiserez aussi un libraire pour le moins atypique et très dissert.

Enfin vous découvrirez un autre aspect de Noé Jaurèle une fois dans l’intimité qu’il partage avec son chat. Un personnage plus fragile qui doit composer avec les blessures du passé que le temps n’efface jamais totalement.

Un roman que l’auteure ancre aussi fortement dans notre réalité pas toujours réjouissante, l’occasion de lancer quelques piques bien senties çà et là… sans toutefois s’attarder en de vaines polémiques.

Le roman est court et se dévorera (ou plutôt se dégustera) d’une traite et vous laissera un baume bienfaisant au cœur et à l’âme tant les mots continueront de chanter à vos oreilles. Et pourquoi pas écouter quelques chanson de Brassens en refermant ce roman ? Ne serait-ce que pour prolonger le plaisir de notre belle langue.

MON VERDICT