Philippe Boxho & Pierre Alary – Post Mortem

Aux côtés de Philippe Boxho, Pierre Alary plonge dans le quotidien fascinant et parfois insoutenable de la médecine légale.

Pour accompagner le lecteur, il imagine un petit être malicieux, inspiré du concept de la coccinelle de Gotlib : une caricature de lui-même, visible uniquement par Philippe Boxho et bien sûr par le lecteur mais invisible pour tous les autres. Ce « double » miniature pose toutes les questions que l’on n’ose jamais formuler : comment vit-on avec la mort ? Qu’est-ce qu’un corps révèle vraiment ?

Entre humour, précision scientifique, et philosophie la BD dévoile les coulisses d’un métier où chaque détail compte

Le Dr Philippe Boxho est sans doute le médecin légiste le plus connu du grand public francophone. Belge, il exerce en Belgique et a signé plusieurs livres dans lesquels il explique sa profession et son parcours à travers des cas sur lesquels il est intervenu.

Cette BD reprend le même principe : Philippe Boxho nous invite à suivre les grandes étapes d’une autopsie. Pour rendre l’expérience plus interactive, les auteurs ont imaginé un personnage invisible, avatar du dessinateur Pierre Alary, qui échange avec le légiste, parfois avec un brin d’impertinence, souvent avec humour. Ce contrepoint joue le rôle du lecteur : il pose les questions naïves ou dérangeantes que l’on se poserait soi-même et permet d’aborder des notions techniques sans jamais alourdir le propos.

S’appuyant sur divers cas réels, Philippe Boxho commence par éclaircir la notion de scène de crime, version simplifiée (et galvaudée ?) de l’anglicisme crime scene :

Il en profite pour énoncer l’une des règles d’or de l’autopsie :

Le rôle du légiste ne s’arrête pas à la table d’autopsie : il est aussi appelé à témoigner comme expert lors des procès d’assises, un rôle qui peut se révéler décisif avant que le verdict ne soit rendu. D’où l’importance de bien mener son exposé :

Cette exigence de clarté est d’ailleurs celle de l’album tout entier : Boxho vulgarise sans jamais simplifier à outrance, et l’on ressort de la lecture avec le sentiment d’avoir réellement compris ce qui se joue sur la table d’autopsie.

J’ai vraiment apprécié cette lecture, qui permet de (re)découvrir un métier méconnu du grand public, dont l’image est trop souvent déformée par les séries TV et le cinéma. Ici, pas de laboratoire ultra-moderne ni d’enquête bouclée en quarante-deux minutes : le quotidien d’un légiste est bien plus rigoureux, plus lent et plus humble. Le ton et le dessin sont en parfaite adéquation pour révéler les dessous d’une salle d’autopsie sans jamais sombrer dans le voyeurisme gratuit ni la morbidité outrancière. Le trait de Pierre Alary, précis sans être complaisant, sait montrer l’essentiel et laisser le reste au hors-champ.

Ce que j’ai surtout apprécié dans le propos de Philippe Boxho, c’est qu’il ne perd jamais de vue la dimension humaine des victimes qu’il autopsie :

Cet équilibre entre la distance nécessaire au travail scientifique et le respect dû à la personne est sans doute la plus belle réussite de l’album.

Philippe Boxho n’hésite pas non plus à se dévoiler à travers son récit, notamment lorsqu’il est lui-même confronté à la mort d’un proche. Là encore, la sincérité du propos est frappante : la pudeur y est souvent plus expressive que de longues phrases, face à des situations aussi personnelles. Ces passages rappellent que le légiste, malgré son expérience, reste avant tout un homme face à la mort.

La lecture de cette BD m’a clairement donné envie de prolonger l’expérience avec les livres de Philippe Boxho, ne serait-ce que pour avoir une vision plus étendue des dessous de la médecine légale.

Stephen King – Ne Jamais Trembler

« Je vais tuer 13 innocents et 1 coupable. Ainsi, ceux qui ont causé la mort de l’innocent souffriront. Il s’agit d’un acte d’EXPIATION. »

Quatorze citoyens dans le viseur d’un prétendu justicier. Signée d’un certain Bill Wilson, la lettre, parvenue à la police de Buckeye City, sème la panique. Surtout lorsqu’il apparaît que le meurtrier choisit ses victimes au hasard.

Militante des droits de la femme, Kate McKay vient de se lancer dans une tournée de conférences sulfureuses aux États-Unis. Sans prendre au sérieux les menaces d’un individu qui semble déterminé à la faire taire à tout prix.

Stephen King, what else ?

Mais aussi… Holly Gibney, what else ?

Pour la seconde fois, Stephen King fait de Holly Gibney le personnage principal de son intrigue, et le moins que l’on puisse dire, c’est que notre détective préférée n’aura guère le temps d’enfiler les perles puisqu’elle sera amenée à enquêter simultanément sur deux fronts.

D’un côté, la police reçoit une lettre signée Bill Wilson les informant qu’il va tuer « 13 innocents et 1 coupable ». Si officiellement l’affaire est confiée à l’inspectrice Izzy Jaines, cette dernière ne manquera pas de se confier à Holly afin qu’elle lui fasse part de son intuition. La situation devient encore plus préoccupante quand un premier corps est retrouvé…

Par la suite, Holly va se retrouver embauchée comme garde du corps de Kate McKay, une militante pro-avortement cible de menaces de la part de ses opposants, dont un semble particulièrement déterminé à la réduire au silence.

Si Holly est désormais seule maître à bord de l’agence Finders Keepers – son ancien co-équipier, Pete Huntley, jouissant pleinement d’une retraite bien méritée –, elle pourra toujours compter sur l’aide de Jerome Robinson, qui cherche encore sa voie après le succès de son premier roman.

De son côté, Barbara Robinson va vivre un rêve éveillé aux côtés d’une ancienne star du gospel, Sista Bessie, qui annonce son grand retour sur le devant de la scène avec un concert au Mingo Auditorium de Buckeye City.

Comme vous vous en doutez certainement, on peut compter sur Stephen King pour que le rêve se transforme en cauchemar. Et c’est exactement ce qui va se produire ! Mais il prendra le temps de faire monter la sauce avant de nous dévoiler un bouquet final pour le moins explosif.

C’est donc autour de trois axes narratifs que l’auteur va développer – avec son incomparable talent de conteur – son intrigue. Outre les deux « affaires » qui occupent Holly, la préparation du concert de Sista Bessie et l’implication de Barbara font partie intégrante du récit. Si chaque arc évolue selon sa propre trajectoire, tous vont converger vers Buckeye City pour nous dévoiler ce fameux bouquet final.

Si retrouver des personnages et un environnement connus est un plaisir, c’est surtout du côté des nouveautés que j’étais impatient de voir ce que l’auteur nous réservait. Commençons par le camp des « gentils ». Si je soutiens de manière inconditionnelle le combat de Kate McKay – le droit à l’avortement –, j’avoue que son aspect passionaria, un tantinet autocentré, m’a parfois donné envie de lui mettre des claques. Pas grand-chose à dire concernant son assistante, Corrie Anderson, totalement dévouée à sa patronne au point d’en oublier presque d’affirmer sa propre personnalité. Gros coup de cœur en revanche pour le personnage de Sista Bessie : malgré les années et un surpoids évident, elle n’a rien perdu de sa gouaille ni de sa niaque.

Passons maintenant au « côté obscur ». En prétendant rendre justice en tuant des innocents, le personnage de Trig annonce la couleur : il n’a clairement pas la lumière à tous les étages ! Mais cela ne réduit en rien sa dangerosité ; persuadé que son action est juste, il ne reculera devant aucun obstacle pour arriver à ses fins. Concernant Chriss(y), mon verdict est sans appel – je n’ai pas besoin de vous dire tout le mal que je pense des fanatiques religieux de tout bord –, si l’on ajoute à cela un sérieux trouble dissociatif de l’identité (TDI), on obtient un cocktail plus instable que de la nitroglycérine.

Si l’intrigue reste globalement efficace, j’ai trouvé le roman en deçà de ce que j’avais pu ressentir à la lecture de Holly – certainement parce que la perversité du couple Harris dépassait de loin celle de nos deux clampins de service ici présents. De même, on a connu Stephen King plus incisif quand il s’agit de pointer les travers ou l’hypocrisie de la société ; le fanatisme religieux et l’extrémisme anti-avortement auraient pu être creusés avec davantage de mordant, quand ils ne servent finalement ici que de toile de fond à l’intrigue.

Dans sa postface, Stephen King avoue avoir eu beaucoup de mal à écrire ce roman, et pas seulement du fait de problèmes de santé, je ne voudrais pas enfoncer le clou, mais je serai tenté de dire que cela se sent à la lecture, on ne retrouve pas la fluidité habituelle du récit. On quitte le roman avec l’amère impression d’avoir un King version light, malgré d’indéniables qualités.

Comme si le titre était de mauvais présage, j’avoue n’avoir jamais tremblé pour les personnages. Ce n’est pas vraiment ce que l’on attend – espère – en ouvrant un roman de Stephen King.

Pour l’anecdote, il n’est pas impératif d’avoir lu les autres romans mettant en scène le personnage d’Holly Gibney et les Robinson, mais il est vrai qu’il y a çà et là des références à la trilogie Bill Hodges, ainsi qu’aux romans L’Outsider et Holly. Connaître les événements passés vous permettra d’apprécier pleinement ces clins d’œil, d’autant que chacun de ces romans se classe dans le haut du panier de notre King préféré… ce serait dommage de passer à côté.