Jean Reno – L’Évasion

Après son baptême du feu dans les sables d’Oman, Emma, l’ancienne masseuse, a officiellement intégré les rangs de la DGSE. Mais est-elle vraiment faite pour l’existence de l’ombre ?

Embarquée dans la plus périlleuse mission de sa jeune carrière, Emma endosse une identité « sous légende » pour approcher un agent russe.

L’objectif : remonter la trace de milliers de jeunes déportés dans l’enfer des nouveaux goulags.

Armée de son courage et d’un don singulier qui coule en elle – le Fluide –, Emma s’apprête à défier l’ours russe sur son propre terrain. Dans cette course contre la montre où les faux-semblants sont mortels, Emma devra suivre son instinct.

Parce que j’ai lu et globalement apprécié le précédent opus, Emma. Il me semblait donc naturel de suivre le mouvement en me laissant porter par ce second tome.

Comme promis, je réponds présent à la sortie du second opus des aventures d’Emma, la masseuse devenue agent de la DGSE. Et, bien entendu, c’est de nouveau Jean Reno qui est à la manœuvre avec L’Évasion.

Au début du roman, on retrouve Emma alors qu’elle termine sa formation d’agent au sein de la DGSE. Ça tombe bien – je prends des raccourcis, mais l’auteur aussi –, son patron a justement besoin d’elle pour une nouvelle mission périlleuse. Cette fois, c’est en Russie qu’Emma sera propulsée, avec pour destination finale un centre pénitentiaire paumé au fin fond de la Sibérie. Dans ce camp, des enfants ukrainiens, arrachés à leurs familles, subissent, entre deux maltraitances, le programme de « russification » cher à ce brave Vladimir.

Si vous espérez plonger dans une intrigue d’espionnage hyperréaliste, avec des pics d’adrénaline vertigineux, passez votre chemin. L’intrigue tient globalement la route, en dépit de quelques invraisemblances et facilités, mais le réalisme, lui, prend rapidement du plomb dans l’aile. J’ai du mal à croire qu’on puisse devenir agent de terrain de la DGSE au terme d’une formation aussi vite expédiée. De même, je doute qu’une mission de cette envergure se prépare en quelques mois : ce laps de temps ne suffirait même pas à construire une légende crédible.

Ayant lu Emma, le premier opus, je savais parfaitement à quoi m’en tenir. J’ai donc été plutôt agréablement surpris. On trouve bien çà et là quelques résidus de guimauve, mais l’ensemble fait nettement moins Harlequin que son prédécesseur. L’intrigue est également plus convaincante, peut-être parce qu’elle s’ancre davantage dans l’actualité du moment. Les chapitres qui se déroulent dans le camp TK11 apportent quant à eux une noirceur bienvenue au récit, et lui donnent enfin un peu de gravité.

Peu de personnages déjà croisés dans le premier tome font leur retour, hormis Martel, le supérieur direct d’Emma, et le chat, Mardi. Du côté des nouvelles têtes, j’ai beaucoup apprécié Irina, le contact d’Emma en Russie : depuis la mort de son fils, elle ne tient plus que par sa soif de vengeance, ce qui lui confère une vraie épaisseur. Dans le camp TK11, le personnage le plus charismatique est de loin Luka, un jeune détenu qui s’efforce tant bien que mal de ne pas flancher.

Lire le premier tome n’est pas indispensable pour apprécier l’intrigue de L’Évasion, mais cela reste un plus indéniable pour suivre l’évolution d’Emma.

Un second opus mieux ficelé que le premier, donc, mais qui reste léger : on est clairement dans la fiction de pur divertissement. De temps en temps, ça ne fait pas de mal de se plonger dans un bouquin qui ne te donne pas de nœuds au cerveau, ne te tord pas les nerfs dans tous les sens et laisse ton palpitant au repos.

Nathalie Carnesse-Million – Ses Ailes De Géant

Nino revient là où tout a commencé. Dans une maison figée par l’abandon, il retrouve les traces d’une enfance brisée : un père englouti par l’alcool, et un frère devenu étranger.

Gabriel, lui, s’est construit dans le silence et la discipline, avec pour seule obsession l’idée de fuir à son tour.

Parce que l’auteure m’a gentiment demandé si j’accepterai de lire son roman.

S’agissant de quelqu’un que je connais de longue date via la blogosphère et dont j’apprécie particulièrement la prose, je me voyais mal refuser sa proposition.

Il est des lectures et des chroniques qui ont une saveur particulière, et celle-ci en fait incontestablement partie. On ne va pas se mentir : si j’avais croisé ce roman chez mon libraire sans en connaître l’auteur(e), je serais certainement passé à côté sans même y jeter un œil (même si je trouve la couv’ très chouette).

Alors pourquoi cette chronique ? Je connais Nathalie de longue date via la blogosphère et Babelio, même si elle se faisait plus discrète depuis quelque temps. Et pour cause : écrire un roman demande un investissement personnel évident. J’ai toujours apprécié le ton et la qualité de ses chroniques, et les quelques nouvelles qu’elle a écrites, que j’ai lues, ont fini de me convaincre que sa prose méritait qu’on s’y attarde.

J’ai bien conscience que se faire connaître en tant que nouvelle plume peut s’avérer un véritable parcours du combattant. Si je peux y apporter ma maigre contribution, je le fais avec plaisir. C’est sur la plateforme monbestseller.com (voir la page de son roman) que Nathalie a décidé de publier. Comme elle me l’a confié en plaisantant, c’est ainsi que Mélissa Da Costa a été repérée. Je lui souhaite de tout cœur de connaître la même réussite.

Venons-en au cœur du sujet : qu’ai-je pensé de Ses Ailes De Géant ? Amie ou pas, je me suis fait la promesse de rédiger chacune de mes chroniques avec le cœur et les tripes (accessoirement, un PC, ça aide). C’est donc sans aucune complaisance que je vous livre mon ressenti.

Dès les premières pages, j’ai été sous le charme de sa prose. Les années n’ont rien enlevé à sa qualité, on se demanderait même si elle ne s’est pas sublimée avec l’âge. Fluide, imagée, jamais démonstrative, elle installe une atmosphère et tient le lecteur sans jamais le lâcher. J’ai aussi été immédiatement emporté par les personnages et par l’intrigue : une histoire de famille et d’amour sur fond noir, en route vers une (im)possible (?) rédemption.

J’ai tout de suite éprouvé une forte empathie pour Nino, un jeune homme qui a fui une ambiance familiale toxique. La mère a quitté le navire sans un mot d’explication, le père s’est enfoncé encore plus profondément dans l’alcool. Les deux enfants, Nino l’aîné et Gabriel son cadet, ont été livrés à eux-mêmes pour s’en sortir. Nino a préféré la rue plutôt que de se laisser empoisonner, et c’est sans la moindre hésitation qu’il a laissé le frangin derrière lui.

On pourrait lui reprocher son égoïsme, mais on sent que cette échappatoire était la clé de sa survie. Depuis, il accepte son sort sans se plaindre, essayant autant que possible de garder la tête haute et surtout de ne pas succomber aux chants des sirènes de la rue. Nathalie évite l’écueil du misérabilisme : son regard sur Nino reste digne et profondément humain, ce qui rend le personnage d’autant plus attachant.

La vie aurait pu s’écouler ainsi pendant de longues années, mais une rencontre va tout changer. Angèle est bénévole à la Croix-Rouge, et c’est lors d’une maraude qu’elle croise le chemin de Nino. Même si tout semble les opposer, le coup de foudre est instantané. Cette rencontre, que rien ne laissait prévoir, vient ouvrir une brèche dans le quotidien de Nino.

Elle et les hasards de la vie vont le pousser à renouer avec Gabriel. Malgré les silences, les non-dits et les blessures secrètes, le lien fraternel va s’avérer plus fort… Peut-être jusqu’à rendre l’impossible imaginable et reconstruire un semblant de normalité. Ces retrouvailles sont l’un des moments les plus touchants du roman : tout y passe par ce qui n’est pas dit, et l’on sent le poids de toutes ces années perdues.

Mais ne comptez pas sur Nathalie pour transformer son récit en un torrent de guimauve suintante. Sa plume a toujours trempé dans le noir, et le naturel revient rapidement au triple galop pour bouleverser un équilibre encore fragile. L’écrou pourri qui fait dérailler une mécanique pourtant bien enclenchée s’appelle Victor. Avec lui arrivent les mauvais choix, l’enlisement, et une tension qui grimpe crescendo jusqu’à un final explosif.

Nathalie prend un malin plaisir à malmener ses personnages et, accessoirement, ses lecteurs. On aurait presque eu envie de croire que le ciel était toujours bleu chez les Bisounours. Que nenni : l’orage se profile, et l’ouragan pourrait bien tout emporter sur son passage (merci Stéph de M. pour cette contribution à l’insu de ton plein gré).

Côté narration, Nathalie opte pour un roman choral, qui donne tour à tour la parole aux différents acteurs de l’intrigue. Les chapitres consacrés à Gabriel sont écrits à la première personne, les autres à la troisième. Ce choix donne à Gabriel une voix à part, plus intime, et nous place au plus près de ses doutes et de ses fêlures.

Il m’a fallu moins de deux jours pour dévorer ce roman. Par les temps qui courent, c’est plutôt rare chez moi, car j’ai plutôt tendance à faire durer mes lectures au-delà du raisonnable. Ici, impossible : l’envie de savoir comment tout cela allait se terminer a pris le dessus sur ma lenteur habituelle.

Pour l’anecdote, le titre du roman fait référence au poème de Baudelaire, L’Albatros, publié dans Les Fleurs Du Mal (1857). Là encore, le hasard n’y est pour rien : ce poème sert de fil rouge tout au long du récit. L’image de l’oiseau majestueux, entravé et maladroit une fois posé au sol, résonne avec ces personnages cabossés, pour qui s’élever semble si difficile.

Merci, Nathalie, pour cette découverte. Elle me sort de ma zone de confort habituelle (je revendique un certain éclectisme en matière de littérature, mais force est de reconnaître que le polar, sous toutes ses formes, survole les autres genres). Pourtant, c’est une lecture qui m’a embarqué de la première à la dernière page.

Pour la qualité du roman et pour encourager Nathalie à poursuivre dans la voie littéraire, je vais même bonifier mon verdict d’un coup de cœur amplement mérité.

Franck Thilliez – L’Autre Moi

Ici, le cauchemar commence.

Longepin. Un endroit niché au cœur de la forêt de la Grande Chartreuse. Un site sur lequel militaires et civils travaillent à des projets classés secret-défense. Un cadre de vie d’exception, mais ultra-surveillé et régi par des règles étranges.

Sibylle vient d’arriver avec son compagnon, Erwann. Docteur en neurosciences, celui-ci a vu la possibilité d’intégrer cette communauté comme la chance de sa carrière. Comme un espoir, aussi, que là-bas des confrères parviennent à aider celle qu’il aime.

Car Sibylle, depuis l’accident qui a coûté la vie à son enfant et lui a valu une douloureuse reconstruction du visage, n’est plus la même. Elle souffre d’une amnésie post-traumatique et est sujette à des cauchemars aussi intenses que troublants, au point de ne plus toujours savoir distinguer le rêve de la réalité…

Parce que c’est Franck Thilliez, une raison suffisante et un gage de qualité.

Avec L’Autre Moi, Franck Thilliez laisse la plume à son alter ego fictif : Caleb Traskman. Ce double littéraire, qui devient parfois un personnage au cœur de l’intrigue, endosse ici le rôle d’un romancier à l’esprit torturé, présenté comme l’auteur du roman que l’on tient entre les mains. Le jeu de miroirs est posé dès la couverture, et il ne cessera de se prolonger tout au long du récit.

Un mot sur la forme, avant d’entrer dans le vif du sujet. Ne vous laissez pas abuser par la couverture rose bonbon : Franck Thilliez ne s’essaie pas à la romance dégoulinante de guimauve façon Harlequin. L’Autre Moi est bel et bien un thriller à l’ambiance noire à souhait, et le ton est donné dès les premières pages.

L’intrigue s’articule autour de deux arcs narratifs, que tout semble opposer.

D’un côté, on suit Sybille, amnésique depuis un grave accident qui a coûté la vie à son fils et lui a valu une lourde chirurgie réparatrice du visage. Depuis, ses nuits sont hantées par des cauchemars d’un réalisme troublant, au point que la frontière entre rêve et souvenir devient poreuse. Au début du récit, elle suit son compagnon, Erwann, à Longepin, un centre de recherches scientifiques ultrasensibles où chacun vit confiné, dans un cadre aux règles strictes. Un huis clos feutré, propice à toutes les paranoïas.

De l’autre, Vadim et Vic, deux policiers de la brigade criminelle de Grenoble, sont appelés sur une scène de crime particulièrement sordide : la victime a eu le visage totalement défoncé. Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg… Plus les enquêteurs creusent, plus l’affaire se complexifie, et les questions sans réponse s’accumulent.

Le lien entre ces deux histoires ? Il faudra vous armer de patience pour le découvrir. Mais, comme toujours chez Franck Thilliez, rien n’est laissé au hasard : les pièces du puzzle s’emboîtent en temps et en heure, avec une implacable logique. Cette construction minutieuse, presque horlogère, est sans doute l’une des grandes forces de l’auteur, et elle fait ici encore merveille.

J’avoue qu’en suivant les premières échappées oniriques de Sybille, je me suis demandé plus d’une fois si elle n’était pas en train de sombrer pour de bon. Le cadre de Longepin et les secrets qu’il semble abriter ne sont guère propice à l’apaisement, pas plus que le comportement d’Erwann, troublant à plus d’un titre. Le lecteur est ainsi placé dans la même situation que le personnage : incapable de savoir à qui se fier, ni même s’il peut se fier à sa propre perception. Là encore, les pièces finissent par se mettre en place progressivement, révélant une vérité plus terrifiante encore que tout ce que Sybille aurait pu imaginer.

Au fil des pages, il est beaucoup question de mémoire, et de sa perte pour Sybille, mais aussi de manipulation mentale, qu’elle soit le fait d’un proche ou qu’elle s’inscrive dans une vaste partie qui se joue dans l’ombre. Franck Thilliez interroge ce que nous sommes lorsque nos souvenirs nous échappent, et à quel point notre identité peut être façonnée, voire dictée, de l’extérieur.

C’est là que j’émets mes premières réserves. Si l’auteur maîtrise de bout en bout le déroulé de son intrigue, j’ai eu du mal à y croire. Je ne doute pas que la DGSI, la DGSE et consorts puissent se livrer à des opérations peu avouables à notre insu, mais là, c’est vraiment too much. La machination atteint un degré d’ampleur et de sophistication qui met à rude épreuve la suspension d’incrédulité.

Pour rester dans le registre des réserves, la révélation finale concernant Sybille m’a semblé tomber comme un cheveu sur la soupe. Elle trahit une volonté de happy ending qui sonne faux, d’autant plus déplacée qu’elle tranche avec la noirceur du reste du roman.

Ces quelques bémols n’empêchent pas L’Autre Moi de tirer parfaitement son épingle du jeu. C’est une lecture addictive, qui joue avec les nerfs du lecteur et le tient en haleine jusqu’au bout, menée de main de maître par son auteur. Un roman dans lequel Franck Thilliez, malgré quelques excès, confirme sa capacité à nous perdre pour mieux nous retrouver.