[BOUQUINS] Frank Bill – Mordre La Poussière

Miles Knox est un vétéran du Vietnam qui redoute de perdre son emploi – et avec lui, le lien ténu qui le rattache à une vie stable – pour une bagarre avec un collègue ouvrier. Les traumatismes de la guerre et ses efforts pour contrôler les accès de rage dus à son addiction aux stéroïdes compliquent aussi sa relation avec sa copine, Shelby, une strip-teaseuse au cœur d’or. Du moins est-elle plus douce et généreuse que son frère Wylie, en cavale après son implication dans la mort de deux dealers d’oxycodone. Lorsque Wylie kidnappe Shelby et va se terrer dans le havre de campagne de Miles, la situation menace de déborder l’ancien combattant.

Parce que l’écriture de Frank Bill est d’une redoutable efficacité quand il s’agit de décrire la noirceur de l’âme humaine ou de dénoncer les dérives des États-Unis.

Ça faisait un moment que je guettais la sortie de ce bouquin, publié en 2017, il nous aura fallu attendre presque dix ans pour enfin le découvrir en version française !

Frank Bill m’avait fait forte impression et bien remué les tripes avec son recueil Chiennes De Vie (2013) puis son roman Donnybrook (2014). Il s’est ensuite offert un break bien mérité avant de publier The Savage en 2017… Roman qui ne sera traduit et publié en français qu’en 2026 sous le titre Mordre La Poussière. J’ai du mal à m’expliquer la timidité des maisons d’édition françaises sur ce coup : ce livre est une bombe à retardement littéraire.

Âmes sensibles s’abstenir ! Une fois de plus, Frank Bill nous propose une plongée sans concession dans la noirceur de l’âme humaine. Son écriture au scalpel pointe du doigt les dérives, les compromissions et la corruption qui gangrènent l’Amérique de l’intérieur. Une fois de plus, il vous prend aux tripes pour mieux les vriller sans ménagement. Certains passages – notamment les souvenirs du Vietnam de Miles – sont particulièrement éprouvants. L’auteur ne cherche jamais à magnifier la guerre façon Rambo et consorts ; c’est avec un réalisme saisissant qu’il décrit les ravages du syndrome de stress post-traumatique chez ceux qui en sont revenus.

Même si le roman n’est pas exclusivement centré sur la guerre du Vietnam, le conflit occupe une place prépondérante dans le déroulement de l’intrigue et dans la personnalité de plusieurs personnages. Écrire sur cette guerre était également, pour Frank Bill, une manière de rendre hommage à son père, vétéran du Vietnam.

Le récit s’articule autour de Miles Knox, un vétéran qui approche de la soixantaine. Rongé par un syndrome de stress post-traumatique particulièrement sévère, il est hanté par des souvenirs de guerre qui tournent parfois à l’hallucination. Pour tenter de faire taire ses démons, il s’impose des séances de musculation intensives. Et pour que son corps supporte le rythme infernal qu’il lui inflige, il se gave de stéroïdes. Le mélange entre passé traumatique, produits dopants et alcool n’a évidemment rien d’une solution miracle. Pourtant, Miles n’est pas une pourriture. Malgré ses failles et ses excès, il demeure solidement ancré dans un code d’honneur fondé sur le respect et la loyauté. Malheureusement pour lui, le monde qui l’entoure n’obéit plus à aucun de ces principes.

Sa principale bouée de sauvetage s’appelle Shelby, une strip-teaseuse beaucoup plus jeune que lui, qui représente ce qui se rapproche le plus d’une compagne, même si leur relation est loin d’être un long fleuve tranquille. Shelby pourrait incarner une forme de douceur dans une intrigue qui baigne constamment dans la fange et la violence. Mais entre un frère toxicomane incontrôlable et un père vétéran qui a complètement sombré, elle aussi finira par atteindre son point de rupture.

Le troisième personnage majeur du roman est Nathaniel, un ancien policier désabusé par la corruption ambiante et l’impuissance du système judiciaire. C’est d’ailleurs ce qui le pousse à traquer Wylie, le frère de Shelby, qu’il soupçonne d’avoir assassiné son propre frère et sa belle-sœur, deux trafiquants notoires d’oxycodone. Dans le même temps, il doit assumer son rôle d’oncle et devenir une figure paternelle de substitution pour Shadrack, leur fils, miraculeusement rescapé du massacre.

Tous vont se retrouver embarqués dans une chasse à l’homme où la folie côtoie la violence la plus brutale. La triste réalité balaie impitoyablement les derniers vestiges du rêve américain. Frank Bill préfère plonger ses personnages – et ses lecteurs – dans un cauchemar poisseux, désespéré et profondément glauque.

Je le répète : Mordre La Poussière n’est pas une lecture à mettre entre toutes les mains. C’est un roman brut de décoffrage, souvent éprouvant, parfois dérangeant, mais également un excellent roman noir porté par la prose magistrale de Frank Bill. Une œuvre qui frappe fort, sans jamais chercher à ménager son lecteur.

L’attente aura été longue, mais elle se trouve récompensée bien au-delà des espérances des amateurs du genre.

[BOUQUINS] James Robert Baker – Diables Blancs

Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles.

La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…

En toute honnêteté le choix de ce roman est le fruit du hasard. Je suis tombé dessus en visitant le site de l’éditeur, Monsieur Toussaint Louverture, la couv’ a immédiatement attiré mon regard, le pitch est venu confirmer mon engouement et enfin, cette histoire d’écrivain maudit – l’auteur, pas son personnage – a fini le job.

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer cette chronique par quelques mots sur l’auteur. Puisqu’il s’agit du premier roman de Robert James Baker traduit en français, je doute que beaucoup connaissent son parcours.

Né en 1946 en Californie, Baker est très tôt attiré par les milieux marginaux, avec tout ce que cela implique : consommation excessive de drogues, alcoolisme chronique et autodestruction assumée. Même après son coming out, il continuera à évoluer dans cette spirale addictive qui marquera autant sa vie que son œuvre.

Dès ses premiers romans, publiés entre 1985 et 1988, il attaque frontalement le conservatisme, l’hypocrisie morale et le puritanisme de la société américaine. Une démarche volontairement provocatrice qui lui vaudra rapidement une réputation sulfureuse. C’est toutefois son quatrième roman, Tim and Pete (1993), considéré par certains critiques comme un véritable appel à la haine, qui entraînera sa mise au ban du monde de l’édition. Quant à White Devils (1994) — publié aujourd’hui en français sous le titre Diables Blancs — il ne trouvera finalement refuge que sur le site internet personnel de l’auteur.

Malgré cette ostracisation, Baker continuera à écrire sans jamais faire la moindre concession. Mais l’isolement et le rejet du milieu littéraire finiront par avoir raison de lui : le 5 novembre 1997, il se suicide dans le garage de sa maison de Pacific Palisades. Ses autres romans seront publiés à titre posthume.

Aujourd’hui, Robert James Baker est considéré comme une figure majeure de la contre-culture américaine, et plus particulièrement de ce courant littéraire que l’on qualifie de transgressive fiction.

Je trouve d’ailleurs que le choix des éditions Monsieur Toussaint Louverture de faire découvrir l’auteur au public francophone avec Diables Blancs est particulièrement judicieux. À mes yeux, c’est probablement son roman le moins « américano-américain », et donc le plus accessible pour un lectorat francophone peu familier avec les codes culturels US omniprésents dans ses autres textes.

Le roman prend la forme d’un témoignage — voire d’une confession — enregistré sur sept cassettes audio par Tom Dunbar à destination d’un voisin et ami qui n’est autre que Robert James Baker lui-même. Le récit adopte volontairement une structure chaotique afin de renforcer cette impression de parole brute, enregistrée « à chaud ». Tom s’exprime comme il le ferait face à un interlocuteur réel : il digresse, revient en arrière, précise certains éléments du contexte, se contredit parfois. Ce procédé donne au texte une spontanéité dérangeante et renforce considérablement l’immersion.

Inutile d’être un génie pour comprendre dès les premières pages que le lecteur va être témoin de faits particulièrement sordides — et le moins que l’on puisse dire, c’est que Baker dépasse rapidement toutes les attentes en matière de malaise. Ce qui frappe surtout, c’est la froideur clinique du récit. La narration est totalement dénuée d’empathie ou de regrets, ce qui rend l’ensemble profondément glaçant.

Il faut dire que les deux personnages centraux, Tom Dunbar et son épouse Beth, n’ont absolument rien pour susciter la sympathie. Blasés, narcissiques, méprisants, profondément égoïstes… ils incarnent une bourgeoisie intellectuelle décadente et toxique. Quant à Beth, ses graves troubles psychologiques, qu’elle tente de contrôler à coups de médicaments et de substances diverses, accentuent encore le sentiment de malaise permanent qui traverse le roman. Clairement pas le genre de couple avec qui l’on rêve de partager un repas ou d’aller boire un verre.

Le texte déborde également de références littéraires, musicales et cinématographiques. Il n’est heureusement pas nécessaire de toutes les saisir pour apprécier le roman, mais elles participent pleinement à la personnalité de Tom Dunbar, qui s’en sert souvent comme prétexte pour afficher sa prétendue supériorité intellectuelle et son mépris des autres.

Avec Diables Blancs, Robert James Baker livre un roman aussi fascinant que dérangeant. Une œuvre volontairement provocatrice, parfois profondément inconfortable, mais portée par une écriture d’une intelligence redoutable. L’auteur n’hésite jamais à utiliser un humour extrêmement noir pour renforcer la violence de son propos et pousser le lecteur dans ses retranchements.

Un immense merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture d’avoir eu l’audace de proposer au public francophone un texte aussi singulier. Diables Blancs n’est clairement pas un roman destiné à tout le monde, mais pour les amateurs de littérature transgressive et corrosive, c’est une découverte incontournable qui laisse durablement une sensation amère une fois la dernière page tournée.

Pour information l’éditeur proposera en 2028, une version française du roman Boy Wonder, publié en 1988, une satire acérée de la star factory made in Hollywood.