[BOUQUINS] Justin Cronin – Le Passeur De Prospera

Proctor mène une existence paisible sur l’île de Prospera. Il travaille comme passeur. Son rôle consiste à accompagner les retraités jusqu’au ferry qui les emmène vers l’île de la Crèche, où ils seront régénérés et leurs souvenirs effacés.
Cependant, le jour arrive où il doit escorter son père. La situation ne se déroule pas comme prévu : à l’embarcadère, son père prend la fuite. Proctor parvient à le rattraper, et il l’entend lui murmurer : « Le monde n’est pas le monde. Tu n’es pas toi. »
La scène a été capturée par les nombreuses caméras disséminées sur l’île. Les autorités de Prospera et un groupe de résistants de l’Annexe craignent que Proctor ait compris le sens des paroles de son père. Il devient clair que la vie à Prospera n’est pas aussi idyllique que le laisse supposer son apparente tranquillité.

Parce que j’avais adoré la trilogie du Passage dans laquelle Justin Cronin revisitait la thématique vampirique avec audace et surtout de façon plus que convaincante.

Il me tardait donc le découvrir dans un autre registre… de prime abord tout aussi audacieux !

Bienvenue sur l’île de Prospera. Une île coupée du reste du monde par un puissant champ électromagnétique — du moins est-ce l’hypothèse la plus plausible, car nul ne sait réellement ce qui la protège de toute intrusion. Une île où règne une joie de vivre presque artificielle, où les habitants sont encouragés à savourer une existence faite d’insouciance et de plaisirs.

Mais à Prospera, la vie suit un cycle bien défini. À son terme, chacun est conduit à la Crèche afin d’y être « réitéré », avant de se voir offrir une nouvelle existence sur l’île.

Le roman de Justin Cronin suit Proctor Bennett, à la fois personnage principal et narrateur d’une grande partie du récit. La narration bascule ponctuellement à la troisième personne, permettant d’élargir la perspective et de dévoiler des événements qui échappent à Proctor.

Ce dernier exerce la fonction de Passeur : il accompagne les habitants — volontaires ou désignés d’office — jusqu’au ferry qui les mène à la Crèche. Une mission qu’il accomplit avec une rigueur empreinte d’humanité, veillant à ce que ce moment charnière ne se transforme pas en épreuve.

Tout bascule lorsqu’il doit escorter son propre père, avec qui il entretient des relations tendues depuis plusieurs années. Un « incident » survient, déclenchant une succession d’événements de plus en plus incontrôlables. Proctor se retrouve alors entraîné dans une spirale qui l’amène à remettre en question non seulement le fonctionnement de Prospera, mais aussi les fondements mêmes de sa réalité.

Ce parcours sera l’occasion — pour lui comme pour le lecteur — de découvrir l’envers du décor, notamment l’Annexe. Cette zone aux accès strictement contrôlés abrite les laissés-pour-compte de Prospera, ceux que la cité idéale préfère ignorer. Mais la colère y gronde, et la révolte semble prête à éclater. Proctor pourrait bien devenir, malgré lui, l’étincelle qui mettra le feu aux poudres.

Je dois avouer que, par moments, j’ai eu l’impression que Proctor perdait pied. Ses perceptions semblaient incohérentes, son discours parfois décousu, et ce qu’il observait défiait toute logique. Mais loin d’être un défaut, cet aspect fait pleinement partie de la redoutable mécanique narrative mise en place par Cronin, qui entraîne le lecteur dans un labyrinthe aussi déroutant que fascinant.

Car ne nous mentons pas : si l’approche du roman peut sembler déstabilisante, sa construction relève, sans exagération, d’un véritable tour de force. Toutes les interrogations trouvent leur réponse au moment opportun, et ce qui semblait chaotique s’assemble progressivement pour former un ensemble d’une remarquable cohérence.

Le rythme, d’abord posé, gagne en intensité au fil des pages. L’intrigue se densifie, les révélations s’enchaînent, et les rebondissements ne manquent pas. Plus les pièces du puzzle s’imbriquent, plus l’admiration pour la maîtrise de l’auteur grandit.

Côté personnages, une fois dissipés les doutes sur son état mental, Proctor apparaît comme un homme profondément empathique, même s’il tente de masquer cette sensibilité derrière une façade de froideur. J’ai également beaucoup apprécié Théa et Quinn, dont les rôles s’avèrent déterminants dans l’évolution de l’intrigue et du protagoniste.

Au final, Le Passeur de Prospera s’impose comme une dystopie captivante, portée par une réflexion à la fois écologique et profondément sociétale. À travers l’opposition entre Prospera et l’Annexe, Cronin interroge les inégalités, les dérives d’un monde en quête de perfection et le prix à payer pour préserver une illusion de bonheur.

Une fois encore, Justin Cronin confirme qu’il est un auteur majeur — bien que trop discret à mon goût — des littératures de l’imaginaire.

[BOUQUINS] Justin Cronin – La Cité Des Miroirs

AU MENU DU JOUR

J. Cronin - La Cité des Miroirs
Titre : La Cité Des Miroirs
Auteur : Justin Cronin
Editeur : Robert Laffont
Parution : 2017
Origine : USA (2016)
816 pages

De quoi ça cause ?

Les Douze et leurs multitudes ont été vaincus, l’humanité peut commencer à se reconstruire. Mais le prix à payer a été fort, le sacrifice d’Amy ne fait aucun doute pour les survivants. Mais la menace virule n’est pas complètement éradiquée, dans l’ombre de sa tanière, le Zéro attend son heure. L’heure de se venger du genre humain…

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Parce que c’est la suite et fin de la trilogie Le Passage. Trilogie que de nombreux adeptes de la littérature post apocalyptique mettent sur le même piédestal que Le Fléau de Stephen King ! Excusez du peu…
Pour ceux qui, comme moi, ont lu les précédents tomes au moment de leur parution (respectivement en 2011 et 2013), il aura fallu patienter 4 ans avant de découvrir la conclusion de la saga.

Ma chronique

Quatre ans c’est long. C’est aussi beaucoup de bouquins lus et chroniqués, largement de quoi oublier des pans entiers de l’histoire. Justin Cronin a le bon goût de commencer son roman par un prologue qui nous rappelle les grandes lignes de l’intrigue développée dans les deux précédents romans.

Difficile toutefois de reprocher cette longue attente à Justin Cronin quand on sait que, quelques semaines avant son cinquantième anniversaire, il a appris qu’il avait un cancer. Forcément l’écriture est passée en second plan, l’auteur préférant mobiliser ses forces pour lutter contre la maladie… et vaincre ce foutu cancer !

L’histoire commence trois ans après l’anéantissement des Douze, trois années sans attaque de viruls. On retrouve des personnages connus dans des situations nouvelles. Justin Cronin prend son temps pour poser les éléments de son intrigue. C’est calme, très calme… mais jamais ennuyeux. Le calme avant la tempête ?

Tempête plus ou moins annoncée à la fin de la première partie. Mais il faudra patienter, car la seconde partie nous fait faire un bond en arrière, dans le monde d’avant V. Timothy Flanning, plus connu comme étant le Zéro, nous raconte son histoire. On pourrait alors craindre quelques longueurs, mais il n’en est rien, l’apport d’une dimension humaine à l’ennemi de l’humanité est un vrai plus.

Puis la troisième partie nous transporte 20 ans après les événements décrits dans la première partie. Les personnages ont vieilli, mais sont toujours alertes, d’autant que la relève est assurée par leurs enfants devenus adultes. C’est là que les choses sérieuses vont pouvoir commencer…

L’auteur prend son temps pour planter le décor, tout comme le Zéro a pris le sien pour placer ses pièces sur l’échiquier afin d’optimiser ses chances de remporter cette ultime partie. Quand la tempête annoncée se déchaîne, c’est avec une brutalité implacable et mortelle qu’elle s’abat sur la nouvelle république du Texas. A partir de cet instant, Justin Cronin ne vous lâchera plus, et vous aurez bien du mal à lâcher son roman. Attendez vous à de brusques poussées d’adrénaline…

C’est volontairement que je n’en dirai pas davantage sur les personnages et l’intrigue, il serait vraiment dommage de vous priver du plaisir de la découverte.
On espérait du lourd pour clore cette trilogie, un final en apothéose. Et c’est exactement ce que Justin Cronin nous offre, un bouquet final magistral, brillant, efficace, percutant… les superlatifs me manquent pour exprimer mon enthousiasme.

Avec Le Passage et Les Douze on savait d’ores et déjà que cette trilogie pourrait rivaliser avec les plus grands de la littérature post apocalyptique, La Cité Des Miroirs le confirme et la place même sur les plus hautes marches du podium. Outre Le Fléau du King, je citerai aussi la trilogie La Lignée de Guillermo Del Toro et Chuck Hogan, juste pour vous situer le niveau. Un must read pour tous les amateurs du genre… et les autres aussi !

Et dire que tout est parti d’une demande de la fille de l’auteur, il y a dix ans de ça, elle voulait simplement que son père écrive l’histoire « d’une fille qui sauve le monde« . Et bin voilà qui est chose faite, avec pas loin de 3000 pages au compteur la gamine a quelques nuits blanches à prévoir…

MON VERDICT