[BOUQUINS] Fabrice Papillon – RĂ©gression

AU MENU DU JOUR

F. Papillon - Régression
Titre : Régression
Auteur : Fabrice Papillon
Éditeur : Belfond
Parution : 2019
Origine : France
480 pages

De quoi ça cause ?

Une scène de crime particulièrement sordide est dĂ©couverte dans une crique de Bonifacio. L’enquĂŞte est naturellement confiĂ©e Ă  la gendarmerie, c’est le lieutenant Vannina Aquaviva qui est dĂ©signĂ©e Ă  la tĂŞte du groupe d’investigation.

À peine arrivée sur les lieux, Vannina apprend que la police a été co-saisie sur ordre du procureur. A son grand désarroi, elle va devoir faire équipe avec le commandant Marc Brunier, récemment muté (placardisé) en Corse.

Pourquoi lui plutĂ´t qu’un autre ?

Parce que je suis passĂ© Ă  cĂ´tĂ© du prĂ©cĂ©dent roman de Fabrice Papillon, Le Dernier Hyver, totalement rebutĂ© par la couv’. Au vu des nombreuses critiques Ă©logieuses que j’ai lues par la suite je me suis dit que j’Ă©tais sans doute passĂ© Ă  cĂ´tĂ© de quelque chose… pas question de rater le coche une seconde fois !

Ma Chronique

Je remercie chaleureusement les éditions Belfond et Net Galley pour leur confiance renouvelée.

Si vous pensez avoir tout lu, tout vu en matière de thriller et que vous vous sentez blasĂ©, je vous invite Ă  vous plonger dans RĂ©gressions. Vous aurez entre les mains un roman qui ne ressemble Ă  nul autre, un cocktail aussi efficace que dĂ©tonnant entre thriller scientifique, thriller historique et thriller fantastique, le tout mâtinĂ© d’une pointe de thriller psychologique.

Au vu du titre et la couverture je craignais une intrigue proche du roman Erectus de Xavier MĂĽller, non que ce dernier m’ait déçu, bien au contraire, mais j’espĂ©rais vraiment une intrigue totalement nouvelle. Et j’ai Ă©tĂ© plus que servi, les deux romans sont totalement diffĂ©rents, tant par leur intrigue que par leur approche.

Si le personnage de Marc Brunier Ă©tait dĂ©jĂ  au centre du prĂ©cĂ©dent roman de l’auteur, celui-ci peut parfaitement se lire indĂ©pendamment du Dernier Hyver. Sachez toutefois que si vous optez pour ce choix (qui a Ă©tĂ© le mien), vous aurez quelques spoilers majeurs quant au dĂ©nouement de l’intrigue du Dernier Hyver.

Dans le prĂ©sent roman le personnage de Marc Brunier, bien qu’essentiel au dĂ©roulĂ© de l’intrigue, est plutĂ´t relĂ©guĂ© au second plan au profit de Vannina Aquaviva (si, si vous avez bien lu, Vannina… comme la Vanina chantĂ©e par Dave, mais avec deux n), une jeune gendarme corse tout aussi tourmentĂ©e que son aĂ®nĂ©… quoique… peut-ĂŞtre pas quand mĂŞme !

Mais elle était seule, et ne pouvait compter que sur Brunier, ce qui achevait de la déprimer. Car ces deux-là formaient un duo improbable. Il était aussi grand qu’elle était petite. Il était flic, elle était gendarme. Il était continental, elle était corse. Il était un père déchiré par la mort de sa fille ; elle était une fille perdue en quête de l’image du père. Bien sûr, ils tentaient de surnager dans une affaire qui les dépassait tous les deux. Ils n’avaient d’autre choix que de se reposer l’un sur l’autre ; deux béquilles plantées dans des sables mouvants.

Une enquĂŞte conjointe menĂ©e Ă  la fois par la police et la gendarmerie, avec toujours un zeste de mĂ©fiance (voire de dĂ©fiance) de part et d’autre. Une enquĂŞte corse (impossible de ne pas placer ce clin d’œil Ă  la BD de PĂ©tillon, adaptĂ©e au cinĂ©ma par Alain BerbĂ©rian) qui va rapidement s’internationaliser avec l’apparition de nouvelles scènes de crimes…

L’auteur nous concocte une galerie de personnages particulièrement soignĂ©e, ne serait-ce qu’au travers du groupe d’enquĂŞte (gendarmes, policiers et consultants). Chaque personnage bĂ©nĂ©ficie d’une personnalitĂ© qui lui est propre.

Je reconnais avoir un faible pour le major Carlier, un gendarme que ses collègues surnomment affectueusement Pierre Richard. Personnellement j’aurai plutĂ´t optĂ© pour François Pignon, l’archĂ©type du gaffeur, maladroit ou distrait (voire les trois Ă  la fois), cher Ă  Francis Veber (incarnĂ© notamment par Pierre Richard dans Les Compères et Les Fugitifs mais immortalisĂ© par Jacques Villeret dans Le DĂ®ner De Cons).

Le plus mystĂ©rieux restant incontestablement Laurent Marceau ou Zim (pour Zero Impact Man), un anthropologue qui semble en savoir bien plus qu’il ne veut bien le montrer.

Au fil des chapitres on replonge dans le passĂ© de l’humanitĂ©, de – 36000 av. J.C. (au cas oĂą il serait utile de le prĂ©ciser il s’agit de JĂ©sus Christ et non de Jacques Chirac) Ă  1975, l’occasion de croiser de nombreux personnages historiques, tels que Homère, Socrate, JĂ©sus, Michel-Ange, Rabelais, Lamarck ou encore Himmler, et de les mettre en scène dans des situations fictives permettant de faire Ă©voluer l’intrigue dans le sens voulu par Fabrice Papillon.

Un choix certes audacieux, mais totalement maĂ®trisĂ© par l’auteur qui parvient Ă  nous convaincre de la vĂ©racitĂ© des faits exposĂ©s (Ă  condition bien sĂ»r de vouloir se laisser convaincre… un esprit rĂ©fractaire et très bien documentĂ© aurait sĂ»rement maintes objections Ă  opposer).

L’intrigue contemporaine, et donc l’enquĂŞte de police, se dĂ©roule dans un futur proche puisqu’elle dĂ©bute en fĂ©vrier 2020. MalgrĂ© une situation des plus improbables, l’auteur rĂ©ussit Ă  nous tenir en haleine avec une intrigue riche en rebondissements. Une fois encore le rĂ©sultat est d’une redoutable efficacitĂ©, on a du mal Ă  lâcher prise tant on veut connaĂ®tre la suite.

Une intrigue fortement teintĂ©e d’Ă©cologie, mais au sens noble du terme, Ă  l’opposĂ© de sa forme pervertie par les affres de la politique et les ambitions personnelles des uns et des autres (sauf peut-ĂŞtre dans certains propos discutables tenus par Zim).

Nous, les hommes modernes, responsables de la destruction de quatre-vingts pour cent de la biodiversité, avons aussi exterminé les loups. L’homme a perdu la tête, il nuit à tout ce qui l’entoure. À tout ce qui vit, à toute la planète. Il faudra bien qu’il paie, un jour, vous ne croyez pas ?

Un (tout) petit bĂ©mol personnel concernant les (trop) nombreuses rĂ©fĂ©rences Ă  la foi chrĂ©tienne, pour l’indĂ©crottable athĂ©e que je suis ça devenait parfois irritant. Heureusement une phrase prononcĂ©e par Nietzsche (dans le roman), vient contrebalancer le propos :

Jésus était l’homme le plus noble que la Terre eût jamais porté ! Il était aussi le seul vrai chrétien. Tous les autres n’ont fait que dénaturer son message. Les Évangiles sont une falsification de sa parole ! Le christianisme n’est qu’une énorme mystification, un mensonge éhonté !

Je pourrai aussi citer Zim à propos des rituels druidiques qui sont toujours célébrés à Stonehenge :

Il n’y a pas que des prêtres, des rabbins ou des imams sur Terre. Chacun ses croyances. Les religions monothéistes n’ont pas tout balayé. Par exemple, il existe encore des chamanes, un peu partout.

J’ai Ă©tĂ© touchĂ© par le discret et Ă©mouvant hommage rendu Ă  Arnaud Beltrame, le lieutenant-colonel de la gendarmerie qui, en mars 2018, s’est substituĂ© Ă  une otage avant d’ĂŞtre lâchement assassinĂ© par un terroriste (qui ne mĂ©rite mĂŞme pas d’ĂŞtre nommĂ©) se rĂ©clamant de l’État Islamiste.

Un roman passionnant et palpitant de bout en bout et, cerise sur le gâteau, très bien Ă©crit. Fabrice Papillon a su tirer le meilleur de l’impressionnant travail de recherche et de documentation auquel il a dĂ» se livrer pour nous offrir un roman unique en son genre. Pour vous dire, j’ai mĂŞme trouvĂ© les dĂ©monstrations scientifiques intĂ©ressantes alors que gĂ©nĂ©ralement c’est le genre de truc qui me fait bailler d’ennui.

Cinq Ă©toiles amplement mĂ©ritĂ©es, mais pas de bonus (coup de cĹ“ur ou coup de poing), je ne peux dĂ©finitivement pas adhĂ©rer Ă  l’idĂ©e d’une race d’or qui viendrait faire un grand nettoyage par le vide afin de repartir sur des bases plus saines (c’est nausĂ©abond comme propos, mĂŞme si la race de fer visĂ©e mĂ©riterait amplement de se faire Ă©radiquer). Je tiens Ă  prĂ©ciser qu’en aucun cas je n’accuse Fabrice Papillon de vĂ©hiculer ce genre d’idĂ©e, son roman reste une oeuvre de fiction (et une fiction foutrement bien menĂ©e qui plus est).

Qui plus est je vous avouerai que me raser tous les deux jours est déjà une corvée pour moi, je me vois mal évoluer (régresser ?) en clone de Chewbacca ! Non merci.

MON VERDICT